1. soit spécifiques (13) à la variété concernée, et perçus comme tels;
2. soit perçus comme spécifiques, mais objectivement non-spécifiques;
3. soit spécifiques, mais non perçus comme tels.

On s'aperçoit facilement des avantages de l'application de ces critères: on n'a plus à utiliser la méthode différentielle et le corpus d'exclusion constitué par les dictionnaires normatifs, ce qui posait le difficile problème des termes confusément perçus comme particuliers, mais qui figuraient quand-même dans les dictionnaires de la norme: (boubou, filao, badamier). Cette contradiction découlait peut-être du fait que l'on n'avait pas toujours les idées tout à fait claires sur le sens de particularités: s'agissait-il d'une approche purement intralinguistique, qui compare des corpus et ne doit donc considérer comme particularité que ce qui est spécifique? ou s'agit-il de particularité au sens sociolinguistique, qui retient des unités utilisées et/ou reconnues par une communauté linguistique donnée? La confusion des conceptions menait à ce problème, insoluble, tant que l'on ne clarifiait pas les enjeux.
Nous ne nous attarderons pas sur le fait que la conception proposée ici évite également une autre difficulté suscitée par les approches différentielles, celle des trous de compétence. Lorsque l'on définit la régionalité comme la différence avec le standard, on s'aperçoit que les locuteurs régionaux se distinguent souvent des locuteurs standard (ou d'autres régions) par le fait que certaines formes sont inconnues d'eux, ou sont connues passivement seulement (Robillard, 1989-b), mais jamais employées. Doit-on recenser ces trous, ou considérer que seuls les traits positifs doivent être décrits? De même, les locuteurs, selon la communauté linguistique à laquelle ils appartiennent, ont des éléments différents dans leur compétence active et passive, et cela mériterait peut-être d'être traité. On peut se débarrasser de cette question, dans le cadre d'un projet lexicographique (et non lexicologique) en arguant du fait qu'un inventaire s'arrête au lexique actif, observable et concrétisé, délaissant le potentiel. La question mériterait cependant un examen approfondi.
On peut, et même on doit sans doute examiner les conséquences des deux approches comparées ci-dessus. Si l'on choisit l'approche purement intralinguistique, on est amené, en toute rigueur, comme nous y avons été amené à un stade de notre réflexion à le faire (Robillard, 1990), à poser une hiérarchie de degrés de régionalité: on peut, pour prendre un exemple concret, rencontrer des éléments propres à une région bien circonscrite, l'Île Maurice. Mais on peut aussi constater l'existence de termes communs à une zone, le sud-ouest de l'Océan Indien, et même des termes communs à Maurice et aux Seychelles et au Québec, mais absents de la Réunion et de Madagascar (influence anglaise plus faible). Cela conduit donc au modèle que nous avions proposé, qui considérait qu'il existait, entre les français strictement régionaux, et des ensembles inter-régionaux, etc. (voir schéma ci-dessous, plus abstrait, et simplifié à 3 régions, et 4 intersections, en 2 niveaux d'inter-régionalité).

De graves objections surgissent lorsqu'on s'aperçoit que des français inter-régionaux prolifèrent dans toutes les directions (non indiquées sur le schéma): caoutchouc (= pneu) est attesté en Afrique et à Maurice, touquer (= toucher, dans le domaine de la pêche) réunit Maurice et certains dialectes du nord de la France, etc. Par ailleurs, non seulement cette prolifération devient-elle gênante, mais de plus, en synchronie, ces ensembles ne représentent rien (manque de consistance réelle, sociale), puisqu'ils représentent vraisemblablement soit des tendances générales du français (français zéro de R. Chaudenson (1974, 1985)), soit d'anciens contacts (colonisations québécoise et mauricienne partiellement en provenance des mêmes zones). Il est évident que ce modèle ne peut être adéquat en synchronie, car les français inter-régionaux ne correspondent pas à des communautés linguistiques (14) ayant quelque consistance. On peut donc se demander à quel titre on pourrait les faire surgir, comme par enchantement, sans support social, ce qui conduirait à reconstruire l'espace francophone sur des fictions de plus en plus fantomatiques. On ne doit pas pour autant nier qu'un travail effectué selon une telle méthodologie puisse avoir un certain intérêt, mais il n'en demeure pas moins que cela ne correspond pas à l'étude de communautés linguistiques, donc pas à des variétés de langues existantes.
Didier de Robillard, 1993