Plusieurs romanciers se révèlent dans l'entre-deux-guerres : Savinien Mérédac, Clément Charoux, Arthur Martial.Liés tous trois à l'industrie sucrière, journalistes à l'occasion, ce sont des observateurs très attentifs de la vie quotidienne, curieux de saisir la mauricianité d'un trait de caractère, d'un geste, d'une parole...
Savinien Mérédac (Auguste Esnouf pour l'état-civil, 1880-1939) était scientifique de formation et il exerça la profession d'ingénieur.Il donna de nombreuses chroniques littéraires dans plusieurs journaux (dont Le Mauricien) et publia dans L'Essordes petits entretiens sur notre patoisqui étaient fort suivis. La nouveauté littéraire introduite à Maurice par les romans et nouvelles de Savinien Mérédac tient à son goût pour la description ironique et tendre des petites gens (les Pauvres bougresselon le titre d'un de ses recueils). Polyteest peut-être le plus représentatif de ses ouvrages : cette sombre histoire de vengeance créole, lourde de toutes les haines accumulées entre communautés, peut faire songer à la cruauté de certaines histoires de Maupassant.Mais, Raoul Dumas, professeur français en poste au Collège Royal de Curepipe, soulignait dans son compte rendu de l'ouvrage au moment de sa parution : " Polyten'est pas un roman français ". Il ne l'est pas à cause de tout l'implicite culturel (une sorte de subconscient romanesque) sur quoi il se construit : l'accent de vérité[du romancier] dépend de sa perméabilité - passive - aux impressions qui se sont accumulées en lui sous forme d'images, et peut-être aussi de tous les souvenirs subconscients qu'il tient d'une lignée de colons mauriciens. En d'autres termes, la mauricianité du roman tient aux multiples suggestions, immédiatement comprises du public complice, peut-être mal déchiffrables pour les lecteurs d'outre-mer, et sur lesquelles le romancier mauricien se garde d'insister comme le ferait un romancier colonial ou exotique.
Raoul Dumas, rendant compte, dans la revue mauricienne L'Essor (juin 1926), de Polyte, le roman de Savinien Mérédac, le résume ainsi :
Polyte Lavictoire est un pêcheur " créole " qui a beaucoup navigué.Son caractère qui ne souffre pas la plaisanterie lui a valu le surnom de Grand Guèle.Sa femme l'a laissé sans enfants, et son amour pour sa terre - " deux arpents de glèbe pierreuse " - le pousse à épouser en secondes noces Becca, fille jeune et robuste qui pourra lui assurer un survivant.Trois années passent sans amener le résultat souhaité, et Polyte, à peu près convaincu que sa femme est stérile, en arrive à la mépriser et à la haïr.Or, un jour qu'il revient inopinément vers sa demeure, il en voit sortir Quincois, " un bâtard de Malabare ", de cette race que Polyte déteste.Le soupçon s'éveille dans son âme avec des alternatives de flux et de reflux, mais le doute se précise à la naissance du petit Samy dont le teint et les traits ne rappellent pas ceux de Polyte.Quinze années s'écoulent sans qu'il tente de se venger.Il attend son heure.Enfin, au cours d'une tempête, un accident qu'il semble avoir machiné le débarrasse simultanément de Quincois et de Samy.Sa conscience apaisée, ayant retrouvé le sommeil, Polyte vend sa terre et abandonne Becca.
Clément Charoux (1887-1959) a d'abord été journaliste, avant de gagner plus sûrement sa vie en travaillant dans l'administration d'une sucrerie.Il a cependant continué à donner des articles au Radicalou au Cernéen. Exemple parfait de l'intellectuel mauricien de l'entre-deux-guerres, il était membre de plusieurs sociétés savantes et littéraires (il devait même fonder en 1938 une Société des Écrivains Mauriciens).Nostalgique du passé de " l'isle de France ", il professait pour la France et la culture française une admiration sans bornes.Il écrivit pendant la guerre de 1914-1918 des pièces patriotiques (dont L'Ambulance, dédiée aux mères des soldats mauriciens tombés au champ d'honneur). Son roman Ameenah(1938) porte en sous-titre : " roman mauricien ". Spécification intéressante, qui sera reprise par d'autres...En fait, Ameenahest le roman du contact manqué des cultures. Son héros, Frédéric Delettre, est chimiste dans un établissement sucrier.Il est fiancé à Thérèse, blanche et parfaitement civilisée, dont l'âme vibre à la lecture des poètes symbolistes.Mais Frédéric rencontre, sur la plantation, Ameenah, une jeune Indienne : il en tombe amoureux.Il décide de l'éduquer, pour l'élever jusqu'à lui et pouvoir l'épouser.La tâche se révèle impossible : Ameenah préfère retourner vers les siens et vers sa civilisation.Le roman ne permettra donc pas la mésalliance...Ainsi résumé, Ameenahpeut se lire comme un roman ethnographique à un double niveau : il peint, bien sûr, une Indo-Mauricienne et sa culture, mais son racisme ingénu laisse aussi transparaître la fascination exercée par la civilisation de l'Inde sur l'imaginaire franco-mauricien. Attirances et refoulements...
Arthur Martial (1899-1951) est né sur la plantation Almade Moka et, parvenu à l'âge adulte, il y fut employé, comme comptable de l'établissement sucrier, jusqu'à sa mort. Il fut aussi journaliste à ses heures et il donna des chroniques à la revue L'Essoret au journal Le Mauricien(sous le pseudonyme de Pierre Nohel). Dans la lignée de Léoville L'Homme et de Clément Charoux, il proclamait sa passion de la " patrie française ", qu'il manifesta hautement en 1940 en se ralliant au Général de Gaulle.Un voyage en France lui facilita la publication à Paris d'un recueil de nouvelles ( Au pays de Paul et Virginie, 1928). Ses romans et ses courts récits doivent beaucoup à son expérience quotidienne et à sa connaissance intime de la vie sur une exploitation sucrière.
Les romans et récits de Savinien Mérédac, Clément Charoux et Arthur Martial ont un air de parenté : un ton et une mise en forme qui évoquent souvent Maupassant, Daudet, les conteurs de la fin du siècle précédent et qui leur permettent quelques heureuses réussites.Ils ont sûrement été sensibles aux argumentations de leurs voisins, les Réunionnais Marius-Ary Leblond, en faveur d'un " roman colonial " refusant les pièges de l'exotisme et visant à montrer la société des îles dans sa complexité multiple et son intimité.Leurs textes veulent poser les problèmes sociaux et psychologiques que suscite la coexistence de groupes culturellement hétérogènes.C'est ce qui a assuré leur succès, en leur temps, auprès des lecteurs mauriciens.J. J. Waslay Ithier, dans sa thèse de 1930 sur la littérature mauricienne, félicitait Arthur Martial de savoir décrire les mœurs des " habitants ", au sens créole du mot, des laboureurs indiens, et surtout de l'Indienne dont il a réussi à capter la psychologie. Relus avec la distance temporelle qui nous sépare de l'époque de leur parution, ces " romans mauriciens " fonctionnent un peu comme des miroirs grossissants.Le temps a révélé (comme photographiquement) les codes implicites, les a prioriidéologiques sur lesquels ils se fondaient : règles d'exclusion, mécanismes de domination, préjugés et méconnaissances réciproques, fascinations érotiques - bref tout ce qui modèle subtilement les relations sociales dans l'île.
Ces romans intéressent aussi pour tout ce qu'ils trahissent d'une culture mauricienne déposée, parfois à son insu, par le romancier : dans une tournure de phrase, un geste noté sans y prendre garde, une croyance naïvement affichée..., tout ce que l'écrivain ne juge pas utile d'exliciter, parce que son lecteur mauricien le saisira immédiatement.