6.1. GENÈSE LINGUISTIQUE DE L'ÎLE MAURICE

Quand les Français ont pris définitivement possession de l'île en 1721 - les Hollandais l'ayant quitté sans retour - ils y ont naturellement installé leur langue.Mais celle-ci a très vite donné naissance à un créole.De vives discussions agitent les linguistes spécialisés en créolistique pour savoir si le créole de l'île de France est autochtone ou si, plus probablement, il s'est développé à partir du créole de Bourbon, introduit par les premiers colons et esclaves qui venaient de l'île voisine.

Le passage de l'île sous administration britannique ne chasse pas le français.La capitulation de 1810, dans son article 8, spécifiait que les colons pourraient conserver " leurs religion, lois et coutumes ".Même si le traité définitif de 1814 ne reprend pas cette formulation, il a été admis que l'usage de la langue française constituait une de ces " coutumes " que les colons pouvaient maintenir.Comme les Anglais ne cherchent pas à s'installer en nombre, l'île Maurice continue de parler essentiellement français et créole.Même si l'autorité coloniale, à partir du premier tiers du XIXe siècle, affirme plus nettement sa volonté d'imposer à Maurice la manière anglaise de penser et de sentir, l'anglicisation ne fut pas menée de manière systématique. Les mesures furent successives et graduelles.En 1832, l'anglais est obligatoire pour toutes les communications avec l'autorité ; en 1833, il est le critère de recrutement dans le Service du Gouvernement : l'anglais devient donc la langue de l'administration.En 1841, un recteur anglais prend en charge le Collège Royal, où l'enseignement doit être désormais donné en anglais ; cette mesure s'étend à l'enseignement primaire : un historien mauricien le déplorait naguère : dans les écoles primaires les pauvres négrillons furent forcés de crier toute la journée comme des perroquets des mots barbares prononcés d'une façon fantastique(Hervé de Rauville, L'Île de France contemporaine, 1909). Il faut cependant reconnaître que l'anglicisation de l'école s'effectua avec beaucoup de souplesse dans la pratique.En 1845, l'anglais devient la langue de la Cour Suprême de justice (mais les tribunaux inférieurs, qui statuaient encore à partir de codes napoléoniens, continuèrent à utiliser couramment le français).

Les colons franco-mauriciens, appuyés sur leur religion catholique, opposèrent une résistance opiniâtre aux velléités de mainmise linguistique.L'arrivée des nombreux immigrants indiens au long du XIXe siècle ne changea pas grand chose (alors qu'ils auraient pu servir de cheval de Troie pour l'anglicisation, - mais on tenait surtout à maintenir cette population de couleur dans son infériorité : ils apprirent donc à parler créole).On peut dire que la situation linguistique mauricienne pendant tout le XIXe siècle est dominée par le face-à-face (ou la diglossie) du français et du créole, même si symboliquement l'affrontement du français et de l'anglais occupe les esprits.

Français et créole ont évidemment acquis à Maurice un certain nombre de traits qui les spécifient.Pour ce qui est du français régional mauricien, ses particularités sont suffisamment sensibles pour que les ouvrages de normalisation linguistique (comme le Lexique des mauricianismes à éviterde Camille de Rauville) se multiplient aux étalages des librairies mauriciennes. Ce français mauricien tend, sur le plan phonétique, à fermer les voyelles, à relâcher la prononciation du [r], à donner à la phrase une prosodie très particulière.Surtout, il dévie du français standard sur un certain nombre de points de grammaire (par exemple l'omission des prépositions " à " et " de " : " je commence faire " ; " un pied bananes "...) et de lexique : ce sont ces variations qui créent le sentiment d'insécurité linguistique d'un certain nombre de locuteurs ; elles ont parfois été utilisées par les écrivains pour de beaux effets littéraires.

Les différentes vagues d'immigrants asiatiques ont peu à peu introduit leurs langues dans l'île.Celles-ci sont restées longtemps réservées à l'usage communautaire.À partir de 1940, les langues indiennes furent assez régulièrement enseignées dans les écoles primaires.

Les profondes transformations politiques et sociales du XXe siècle ont parfois fait surgir des problèmes linguistiques.La Constitution de 1947 précisait que l'anglais serait la langue officielle de l'Assemblée, mais que le français pourrait facultativement y être employé.La Constitution de 1968, qui est celle de l'île Maurice indépendante, reprend la même formulation : elle ne définit donc pas une langue officielle de l'État mauricien en tant que tel.Ce silence, au demeurant très pragmatique et autorisant beaucoup de souplesse sur le plan linguistique, permet cependant de raviver parfois la question des langues à propos d'affrontements politiques.En 1983, une crise politique, faisant éclater la coalition au pouvoir et provoquant des élections générales, a été déclenchée par un conflit lié à la crainte de certains Indo-Mauriciens de voir le créole désigné comme langue officielle au détriment de l'hindi, présenté pour les besoins de la cause comme langue de la majorité des Mauriciens.

Les voyageurs français de passage à Maurice pour un bref et enthousiasmant séjour (Georges Duhamel par exemple) ont souvent célébré le " miracle francophone " qu'y constituerait le maintien du français.Il faut peut-être nuancer et ne pas croire comme eux que le français est lalangue de Maurice : ce n'est que l'un des composants linguistiques du kaléidoscope mauricien. Ceci posé, il est vrai que le français y est particulièrement vivant.

Les intellectuels mauriciens du XIXe siècle ont parfois esquissé un parallèle avec la situation du français au Québec.Même ancrage dans le premier Empire colonial français.Même passage sous la domination britannique.Même désir de préserver une identité par la langue.Mais - paradoxalement ? - dans la pluralité linguistique mauricienne, le français semble beaucoup plus à l'aise que dans son face-à-face avec l'anglais dominant de l'Amérique du Nord.