Malgré ces réserves, il existe donc une longue familiarité de la langue française et de Madagascar.Cette rencontre s'est inscrite d'abord dans les textes que les voyageurs ont rapportés de leur séjour dans la Grande Île, pour le mémoriser ou l'immortaliser.Le " récit de voyage " est le genre obligatoire du contact des cultures.Madagascar a suscité un nombre considérable de tels récits.Malheureusement, la plupart sont les œuvres sans talent d'écrivains sans écriture.Les " Voyages à Madagascar " ne figurent pas parmi les chefs-d'œuvre du genre : nul Chateaubriand, aucun Nerval, pas même le Bernardin de Saint-Pierre du Voyage à l'Île de Francepour célébrer les ciels de l'Imerina ou le charme mystérieux des douze collines royales.
En fait, cet ensemble de textes est parfaitement disparate : chroniques de marins-découvreurs, relevés topographiques, traités de géographie, enquêtes historiennes ou anthropologiques, relations de missionnaires, carnets de route, journaux de voyage, guides pour les futurs touristes, reportages, tartarinades, belles histoires arrangées (tous les voyageurs mentent à leur retour : un peu, beaucoup, voire passionnément).
Ces récits de voyage, du moins les plus anciens, ont été largement utilisés par les historiens et autres malgachisants : pour la somme documentaire qu'ils pouvaient apporter à la connaissance du pays.Mais ils se prêtent à des lectures plus littéraires.Même s'ils sont de réussites très inégales, ils ont du moins le mérite de contribuer à construire un imaginaire de Madagascar.Imaginaire extérieur à l'île.Une des figures de l'exotisme : Madagascar est un des lieux fétiches de la rêverie française sur l'ailleurs.Le regard rénové que l'on porte depuis quelques années sur la littérature de l'exotisme peut sans doute aider à relire ces " voyages de Madagascar " en les sortant des ornières coloniales.
Pour les lecteurs malgaches, ces textes sont le plus souvent fort irritants, par la masse de préjugés et de sottises qu'ils profèrent.Mais il peut arriver que certaines pages proposent des images qui retiennent, quand le regard s'y fait plus sympathique ou plus juste et que l'expression trouve la formule originale.On est alors heureusement surpris de se voir ainsi saisi par le regard de l'autre.Après tout, c'est ce même saisissement qui a pu surprendre les descendants des Gaulois, quand on leur faisait lire au lycée les Commentairesde Jules César : Horum omnium [Gallorum] fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate provinciae longissime absunt. (4)Pour beaucoup de voyageurs, les Malgaches sont aussi éloignés de la civilisation que les Gaulois pour César...
On ne voyage jamais que pour faire une conquête ou pour être conquis, remarquait André Suarès.L'esprit conquérant du voyageur s'étale quand l'écriture redouble la prise de possession.De Flacourt aux " explorateurs " du XIXe siècle, le récit explicite des projets colonisateurs.Le texte appelle de ses vœux une conquête dont il trace les plans et les projets de mise en valeur.Mais la mise en mots de la Grande Île réalise déjà cette possession : j'écris, donc je suis le maître.Ouvrant son Histoire de la grande îsle Madagascarpar une adresse " à Messire Nicolas Foucquet " (alors Surintendant des Finances de France), Etienne de Flacourt commence par cette étonnante prosopopée :
Monseigneur, Cette île, que je décris, se présente à Votre Grandeur pour implorer votre secours et pour vous demander des ouvriers, afin d'exciter ses habitants à se façonner, comme les autres nations de l'Europe, et pour leur enseigner la bonne manière de cultiver la terre, les arts, les métiers et les manufactures des choses qu'elle contient en son sein, aussi avantageusement que pays du monde.Elle vous demande des lois, des ordonnances politiques, des villes et des officiers pour les y faire observer.Et ce qui est de plus précieux que toutes les choses du monde : elle vous demande des prêtres et des prédicateurs pour convertir ses peuples et leur enseigner les mystères de la véritable religion.
Les voyageurs qui écriront après Flacourt reprendront souvent le même thème d'un pays tout disposé à recevoir son conquérant.Ils ne trouveront pas de mots assez dépréciateurs pour désigner ces " indigènes " dont ils confisquent aussi allègrement le pays.
D'autres, et souvent les mêmes, seront inversement fascinés par une île dont ils sentent que tant d'apects leur échappent.Depuis le Moyen Âge, comme l'a montré l'historien Jacques Le Goff, l'océan Indien est, à l'horizon mental des Européens, " le lieu des rêves et des défoulements ".Ses îles avaient été imaginées et écrites par les Européens avant les premières reconnaissances et découvertes.Marco Polo parle d'une île (qu'il n'a pas vue lui-même, mais qu'on lui a décrite) où vivent les chameaux, les léopards, les girafes, les ânes sauvages...et surtout l'oiseau-roch, capable de soulever un éléphant dans ses serres.Elle s'appellerait Mogedaxo ou Madeigascar.En 1492, le géographe Martin Behaim dessine son fameux globe terrestre, synthèse des connaisances géographiques des Européens avant l'ère des grandes découvertes : il y fait figurer l'île imaginaire de Madagascar..., qui est " découverte " quelques années plus tard par le Portugais Diogo Dias.Les récits des voyageurs, comme les cartes des savants géographes, seront très accueillants à toutes les merveilles de l'imaginaire : ce ne sont qu'animaux fabuleux, coutumes étranges, anecdotes sur des petits hommes (ces fameux Quimosses - d'autres écrivent Kimosy - que le naturaliste Commerson, au XVIIIe siècle prétend avoir examinés lui-même : ce qui lui permet de beaux développements philosophiques sur les frontières de l'espèce humaine que délimitent ces petits êtres hors des normes).
Le fantasme majeur, c'est celui de l'état de nature : bienheureux sauvages, qui ne connaissent pas la loi et l'ordre de l'état de civilisation.À Madagascar, comme au Paradis avant la Chute, on peut s'aimer sans péché.Les voyageurs se plaisent à noter la liberté sexuelle qui, selon eux, règne dans la Grande Île.Flacourt constate (sans trop se gendarmer !) : Ainsi, c'est la coutume de ce pays que la simple fornication entre ceux qui ne sont pas mariés n'est point péché envers Dieu ni envers les hommes ; les filles ne voudraient épouser un garçon qu'elles ne l'eussent éprouvé auparavant plusieurs fois et longtemps.
Il y a encore plus troublant que la liberté amoureuse des Malgaches.C'est l'étrangeté de l'île : rareté lumineuse de ses paysages, originalité de sa flore et de sa faune, mystère planant sur l'origine de ses habitants.Dès les premiers contacts, les voyageurs ont le sentiment d'un monde préservé.Les naturalistes mettront plusieurs siècles à inventorier la multitude des espèces animales ou végétales qui n'existent qu'à Madagascar.L'origine problématique des Malgaches posera aux historiens une énigme jamais parfaitement résolue.Dans les premiers récits de voyage, on s'interroge déjà sur l'origine de ces insulaires, qui tiennent des Asiatiques et des Africains, chez qui l'on croit discerner des traits arabes, des survivances persanes, des influences indiennes.Toutes les hypothèses ont été échafaudées : leurs ancêtres venaient de Chine, ils descendent d'une tribu juive égarée, la musicalité de leur langue (semblable à celle de la langue grecque) les dénonce comme enfants perdus de compagnons d'Ulysse déroutés dans l'océan Indien...Beaux délires, patiemment construits par des savants imaginatifs...
Les récits de voyage peuvent nous parler aujourd'hui quand ils conservent la trace du choc fondateur qu'a dû être la " découverte " de Madagascar.Ainsi de ce paragraphe de Flacourt, maladroit, empêtré, sans la moindre élégance littéraire : mais il y a tout l'émerveillement du premier regardporté sur un arbre inouî, dont on ne sait même pas encore le nom en français (c'est le baobab) et qui est la chose la plus étrange que l'on puisse décrire - d'ailleurs les mots manquent et la phrase bafouille de surprise :
C'est en ce pays qu'il y a un arbre nommé Anadzahé qui est monstrueusement gros : il est creux dedans et son vide est de douze pieds de diamètre, il est rond se terminant en voûte, au milieu de laquelle il y a comme un cul-de-lampe, et sa voûte est bien de vingt-cinq à trente pieds de haut ; sa porte est de quatre pieds de haut et de trois de large ; le reste du corps de l'arbre est épais d'un bon pied et également taillé dedans, et le dedans et le dehors sont également lisses.L'arbre porte bien trente-cinq pieds de haut et il n'y a que quelques petites branches par-ci par-là sur la sommité de l'arbre, qui est une merveille à voir ; il est fait comme une tour pyramidale.
On comparera avec le petit morceau de bravoure d'une voyageuse des années 1930, Myriam Harry, romancière alors à la mode, que son origine orientale (elle était née à Jérusalem) avait spécialisée dans la littérature exotique :
Monstres spongieux, boursouflés, pachydermiques, couleur de caîman, sans branches ni feuillage, excepté à une hauteur vertigineuse un ridicule toupet ébouriffé, les baobabs affectent les formes les plus imprévues et les plus bouffonnes : éléphants, tours, thermos gigantesques, et voici, s'affrontant de chaque côté du chemin, deux énormes maritornes, mèches envolées sur l'occiput, petits bras crochus tordus de colère, sorties des forêts pour mieux se crêper le chignon.
Réservoirs d'humidité et fétiches de grossesse, les baobabs sont des arbres sacrés pour les Malgaches,les " saintes mères " de la forêt, auxquelles ils offrent des sacrifices.
Myriam Harry a perdu l'innocence de Flacourt : elle " reconnaît " ces baobabs qu'elle rencontre sur la route entre Beloha sur Tsiribihina et Morondava ; elle écrit de jolies phrases, aux métaphores plaisantes...mais finalement, son texte n'est pas sans charmes.Le caractère recherché de son écriture s'accorde à l'étrangeté qu'elle découvre au paysage.
Tout récit de voyage est plus ou moins récit initiatique, car tout voyage conduit vers une révélation.C'est peut-être cette " initiation " à Madagascar (cette " admission aux mystères " de Madagascar) que les lecteurs actuels peuvent retrouver dans les récits des voyageurs.À époque ancienne, ces voyageurs sont admirablement disposés à accueillir partout le merveilleux et leurs témoignages, pour concrets et véridiques qu'ils sachent être aussi, se plaisent à dessiner le tableau de l'île paradisiaque.Vient ensuite le temps du désir de domination : le voyageur se fait l'auxiliaire de la colonisation, non sans contradictions, qui éclatent dans l'organisation même de ses récits.Plus près de nous ont débarqué les voyageurs attendant de l'île une révélation, attentifs à découvrir son " secret ".Mais il ne faut pas trop croire à cette chronologie.Les trois tendances coexistent: regard émerveillé, voyage dominateur, voyageur conquis en sympathie par le mystère insulaire.
Au moment de la conquête, beaucoup de plumitifs en quête de bons sujets de reportages se précipitent vers une île qui fait les premières pages des journaux.Leurs récits sont souvent repris ensuite en volume.Emile Blavet, journaliste au Gaulois et au Figaro, dont le Grand Larousse Encyclopédiquecélèbre la verve, se distingue par l'ignominie de ses commentaires ( Au pays malgache, de Paris à Tananarive et retour, 1897) : le recul du temps rend insupportable l'étalage de son racisme béat. Etienne Grosclaude, " le célèbre humoriste et explorateur " (la définition est de Marcel Proust, qui le rencontre en 1903 dans un salon parisien), rapporte un récit plus aimablement pittoresque.Mais le texte peut-être le plus intéressant de cette période est l'œuvre de Jean Carol (de son vrai nom Gabriel Laffaille), journaliste de profession (il envoie depuis Madagascar des correspondances au Temps) et chef du secrétariat particulier du résident Laroche, puis directeur de l'Imprimerie officielle de Tananarive, finalement discrètement limogé par Galliéni, dont il critiquait les méthodes expéditives. Jean Carol publie ses articles en volume, à la fin de 1897, sous le titre : Chez les Hova (Au pays rouge). L'ouvrage constitue un très précieux témoignage sur les contradictions du regard colonial : Jean Carol partage la foi naîve de ses contemporains européens dans les vertus civilisatrices de la colonisation, mais en même temps il découvre à Madagascar un peuple qui a construit sa civilisation originale, avec ses valeurs respectables, et qui cherche sa propre voie de progrès.
Les récits des voyageurs, qui se succèdent régulièrement au fil des années, se construisent sur un canevas identique : l'embarquement à Marseille, le canal de Suez, le passage de la ligne, les escales de Zanzibar, Mayotte ou Moroni, l'arrivée à Majunga, le débarquement à Tamatave, la remontée vers les Hauts Plateaux, en filanzanedans les premières années, par le train ensuite... De tous ces textes redondants émergent parfois quelques pages mieux venues, parce que saisissant un point de vue original, un aspect encore inaperçu de Madagascar.Maurice Martin du Gard, directeur des Nouvelles Littéraireset au demeurant ardent zélateur de l'impérialisme colonial, rencontre à Tananarive le poète Jean-Joseph Rabearivelo( Les épaules étroites et timides, un vaste front de cuivre sous une chevelure terriblement noire et ébouriffée) et se laisse séduire par sa passion de la littérature ( Le Voyage à Madagascar, 1934). Myriam Harry a le sentiment d'une richesse de culture qui lui échappe :Les Malgaches sont un peuple beaucoup plus poétique et mystérieux que nous ne supposons.Au fond nous savons très peu de leur âme( Routes malgaches, 1943).
Quelques années plus tard, Max Pol Fouchet, qui visite Madagascar après les événements et sur les ruines de 1947, produit un beau récit méditatif sur " l'île de la mélancolie ", dont il perçoit fort bien qu'elle va très vite se transformer ( Les Peuples nus, 1953).