Dès son premier roman, Axel Gauvin s'était fait remarquer par la qualité de son écriture.Certes, Quartier Trois Lettres (1980) restait fidèle à la formule du roman-reportage, par sa plongée dans le monde quotidien d'une famille de pêcheurs du village de Saint-Leu.Mais le plus intéressant y était le curieux travail du romancier sur le français, pour constituer une langue littéraire rendant le créole visible et audible, par des démarquages syntaxiques et beaucoup d'emprunts de mots ou par des transpositions d'expressions imagées.Ce qui suscita d'ailleurs un débat animé : on reprochait à Gauvin de fabriquer ainsi une langue artificielle, un pseudo-français régional, au lieu de passer franchement à l'écriture en créole.D'autant qu'il était l'auteur d'un vibrant manifeste de défense de la langue réunionnaise (Du créole opprimé au créole libéré, 1977).En fait, il apparaît que Gauvin écrit ses romans aussi, voire d'abord, en créole : il devait publier en 1984 une version en créole de son premier roman : Kartyé trwa lèt.
Faims d'enfance(1987) situe son action à l'intérieur de l'école d'un village isolé sur les Hauts de la Réunion.Un jeune garçon est le seul Tamoul parmi une majorité de " petits blancs " et il doit chaque midi, à la cantine, affronter une nourriture qui lui soulève le cœur (surtout le carri de bœuf, cette viande interdite par les préceptes de sa religion...).C'est lui qui tient la plume et qui note, au fil des jours, comme dans un journal de bord, les incidents survenant à l'heure du repas.Le roman parcourt ainsi, du 3 septembre au 12 mars, les jours et les semaines d'une année scolaire imprécise (autour de 1960 sans doute).Il se réduit à l'heureuse simplicité d'un récit d'amours enfantines.Mais, construit en brefs chapitres autour des menus quotidiens, le roman compose la marqueterie complexe de la vie réunionnaise.Il fonctionne comme un analyseur de la société de l'île, en repérant les marqueurs gastronomiques de l'identité.Il révèle donc les traits saillants de la culture créole, les préférences pour telles saveurs qui font le bonheur de vivre, les assortiments et les exclusions de plats qui miment la pratique sociale des enfants, les façons de manger et d'en parler qui désignent une identité (la créolité se forgeant dans la rencontre métissée des saveurs).
Comme beaucoup de romans récents produits dans les îles créoles, Faims d'enfances'attache à sauvegarder une mémoire culturelle, à faire l'inventaire d'un art de vivre, avant qu'il ne soit submergé par la modernité. Et pour ce faire, rien de mieux que le travail sur la matière même du langage.Qui veut donner à sentir le goût particulier de la cuisine créole se doit d'inventer une langue juteuse et pimentée.D'où le choix d'un français farci de créole, à déguster en connaisseur.
L'Aimé(1990) choisit à nouveau un enfant comme personnage central, mais celui-ci partage le rôle principal avec sa grand-mère, qui l'a recueilli un jour de cyclone, quasi mourant, tout meurtri des mauvais traitements maternels (un personnage terrible de " mauvaise mère " écrase ses enfants dans son sommeil d'ivrognesse).Le roman raconte une belle histoire d'amour entre la vieille dame et le petit garçon, le sauvetage d'un enfant sauvage peu à peu ramené à la vie humaine.
Le roman de Gauvin retrouve tout naturellement certains archétypes romanesques caractéristiques de la littérature des Mascareignes, en particulier le motif de l'enfant orphelin (on le rencontre déjà dans Le Miracle de la racede Marius-Ary Leblond, mais surtout chez Loys Masson), le thème de la trahison ou de la pulsion de mort des parents, le rêve du paradis naturel, la recherche d'une généalogie, fût-elle inventée...
L'Aimédit notamment le désir d'enracinement et la reconstruction des généalogies, cherchant par-delà la génération maléfique des parents directs, la filiation avec des ancêtres merveilleux, - ici cette grand-mère toujours habitée par son rêve de fonder le paradis, à la Réunion.Le roman apporte ainsi sa pierre aux grandes constructions mythiques entreprises par les écrivains des îles.