10.6. APOCALYPSES ET ÉPOPÉES : JEAN-GEORGES PROSPER ET JEAN-CLAUDE D'AVOINE

Jean-Georges Prosper s'inscrit ouvertement, lui aussi, dans la postérité de Malcolm de Chazal.Ses premières plaquettes poétiques (Aubépine en 1955 et Les Cordages en 1957), refondues en un seul recueil (Semence d'étoiles, 1964), trahissent une influence symboliste que le poète abandonne pour donner libre souffle à une inspiration épique et mythologique.Le titre d'Apocalypse mauricienne qu'il donne en 1964 à un long poème développé en versets irréguliers, sur lequel plane le souvenir de Maldoror, pourrait convenir à l'ensemble de son œuvre, qui comprend encore deux poèmes d'envergure : Dominica (1968) et Les Saignées du Saigneur (1983).Jean-Georges Prosper a donné deux éditions collectives successives de ses œuvres : Au soleil de l'île Maurice (1973) et Chants planétaires (1990).Dans le glissement d'un titre à l'autre - du folklore au cosmique - se dit le déploiement d'une ambition.Jean-Georges Prosper propose à ses lecteurs un projet humaniste pour un nouveau siècle et millénaire.Ses vers rugueux, sa métrique violente veulent saisir le douloureux passage de l'animal à l'homme et la dynamique de la montée vers le divin (Les Saignées du Saigneur).Le mythe que construit l'Apocalypse mauricienne parle peut-être plus directement : le héros en est Réar, le lépreux, en qui s'incarne la malédiction portée contre les hommes de couleur.Réar se fait le conducteur des " enfants des Noirs ", le rédempteur de la race humiliée, qui trouve dans la résurrection de l'enfance la voie vers le salut.Le lecteur familier de la littérature mauricienne retrouve dans ce poème les thèmes chers à Robert-Edward Hart et Malcolm de Chazal.Une belle image, en un vers qui s'inscrit dans la mémoire, peut résumer tout le poème :

Les enfants des Noirs sont des soleils d'ébène.

Jean-Georges Prosper a aussi été l'historien de la littérature mauricienne de langue française, dans une thèse d'université soutenue en Sorbonne et publiée en 1978.Fort de sa connaissance en profondeur de l'héritage culturel insulaire, assuré de l'élan prophétique de sa parole de poète, il s'est fait le propagateur de l'" indian-océanisme ", projet culturel reprenant l'héritage chazalien tel que légué par Camille de Rauville (insistant surtout sur la symbiose culturelle des îles de l'océan Indien et sur le fait qu'elles sont productrices de culture et non simples consommatrices).Le succès rencontré à la Réunion par le thème de la créolie n'est pas étranger à la renaissance de ce mouvement.

Jean-Claude d'Avoine (1935-1986) n'a jamais réussi à publier l'œuvre ambitieuse qu'il préparait.Prisonnier d'insurmontables difficultés matérielles et morales, prématurément disparu, il n'a fait paraître que des extraits de son grand poème, La Cité fondamentale, dans les premiers numéros de la revue L'Étoile et la Clef, sous le titre " Les Années solaires ".Ces quelques pages témoignent de l'autorité de sa parole poétique.Elles esquissent à la fois une cosmogonie, - la naissance de l'île australe dans une fulguration volcanique :

et une épopée, - celle du peuplement de l'île par des hommes arrachés à leur origine, en désir de devenir un peuple :

Cette œuvre fragmentaire et inaboutie, cette promesse d'œuvre, devrait-on dire, demeure l'une des plus fortes de la poésie mauricienne contemporaine.