10.5. RAYMOND CHASLE OU LA MYSTIQUE COSMIQUE

De Chazal, Raymond Chasle a hérité la haine des dualismes destructeurs, le goût des trajets inverses, le sens des correspondances cosmiques.Mais il est beaucoup plus poète, c'est-à-dire attentif à la matière même du langage et désireux de donner forme (fût-ce, paradoxalement, en faisant éclater sur la page la forme du poème).Ce fragment du Rite et l'Extase délimite assez bien son projet poétique :

Le Rite et l'extase

Sa carrière de diplomate a longtemps retenu Raymond Chasle loin de son île : à Londres, à Paris, à Bruxelles.On hésite pourtant à le définir comme un " exilé ".Il est en permanence rattaché à la matrice insulaire par le cordon ombilical des nécessités du service.Et l'île est toujours désignée comme le lieu originel de son expérience poétique :

Vigiles irradiés

Un manifeste mauricien pour le français

Dans le premier numéro (septembre 1975) de L'Étoile et la Clef (1) revue qu'il a fondée avec deux autres poètes mauriciens, Jean-Claude d'Avoine et Joseph Tsang, et qui est éditée à Bruxelles, Raymond Chasle publie en liminaire un manifeste d'une belle tenue littéraire, pour situer le choix de sa langue d'écriture.Ce texte, qui, au-delà de Chasle, engage sans doute les écrivains qui participent avec lui à l'aventure de L'Étoile et la Clef, est tout à fait représentatif de l'inspiration moderne de la poésie mauricienne : congé résolument donné au francotropisme de naguère, volonté de ne pas " laisser intact " ce français que l'on s'approprie comme langue de la méditation, de la mémoire, de la connaissance et du combat, célébration du métissage, linguistique et culturel, comme l'humanisme des temps nouveaux...

Une option fondamentale

Enfant de corsaire, enfant d'esclave, descendant d'immigré, venus de trois Continents, né sur une île de sang-mêlés et de sang-à-mêler, dépossédé " de langue maternelle par ébranlement de sang et de langage,ayant grandi au sein de l'opprobre et de l'oppression de la langue créole aggravés par l'aliénation d'un enseignement bâtard qui condamnait ses véhicules, l'anglais et le français, à demeurer langues étrangères,longtemps confronté à un bilinguisme conflictuel et aux interdits d'une notion pseudo-charismatique de monopole linguistique exercé par une minorité, je postule aujourd'hui que la langue française demeure pour moi une option fondamentale.À force de patients sondages, d'interrogations laborieuses, d'incessantes oblitérations et de chemins mille fois recommencés, la langue française m'a permis de résoudre mes tensions intérieures et de transcender mes écartèlements.Langue de toutes les succulences et de toutes les résonances, elle est pour moi le support privilégié de la méditation, de la mémoire, de la connaissance et du combat.

Si le français me permet de confondre ici et là ma voix à d'autres voix revendicatrices du Tiers Monde, j'ai aussi conscience, poète, de reprendre avec la parole la plus haute des libertés et en transgressant l'ordre des mots d'agir sur la langue et d'exercer ainsi une action transformationnelle sur le monde et sur l'homme.Car poète avant tout est celui qui ne renonce pas à l'honneur de signifier mais dont la parole irréductible et non préalable ne laisse pas intact le langage.Il s'agit là d'un engagement absolu en faveur de l'homme intégral.Je fais ici un pied de nez à ceux qui chercheraient en moi l'imagerie folklorique ou exotique des régionalismes et d'autres particularismes.C'est en français également que j'ai le privilège de refuser toute obédience, toute inféodation, aussi bien que toute condescendance d'ailleurs intermittente.

La vitalité et l'évolution de la langue française ne dépendent plus exclusivement d'une quelconque suprématie de l'hexagone.Tous ceux qui utilisent une langue sont les garants de sa mutation et de son devenir.Aux poètes, plus qu'aux autres hommes, incombe la responsabilité solidaire du rayonnement de leur langue et de sa permanence.

Si la langue française doit échapper à la menace d'épuisement et de sclérose, la réalité de cette langue vécue à travers toutes les sensibilités doit être appréhendée par l'ensemble de la communauté francophone.La méconnaissance de cette vérité entraverait le progrès collectif de l'humanité.

De ce haut-lieu de l'œcuménisme avant la lettre qu'est l'Île Maurice, à la croisée des chemins de l'hindouisme, de l'islamisme, du bouddhisme, du christianisme, de l'animisme, je proclame que mes frères dans le portage des légendes de la mer et de l'outre-mer, dont le Verbe est nourri de mysticisme et de ferveur, animé par les rythmes noirs et battu par la houle de l'océan, peuvent en méditant leur rêve féconder le savoir de l'homme d'Occident.À l'homme d'Occident de reconnaître plus fraternellement les étoiles qui se lèvent et qui lui font cligner des yeux.

L'île est vécue comme une réduction parfaite du cosmos, un temple où s'opère la mise en communication de l'âme et de la vie universelle.Ce qui est parfaitement conforme à l'imaginaire traditionnel de l'insularité.Chasle l'habille d'une imagerie moderne en rêvant l'origine cosmique sous forme d'un éclatement de l'atome primitif.Des théories de la physique contemporaine, il retient l'idée d'un univers en expansion : sa poésie se soulève dans ce gonflement universel :

L'Alternance des solstices

La recherche formelle du poète s'accorde à cette inspiration cosmique.Le critique Anil Dev Chiniah remarquait la prédilection de Raymond Chasle pour les images d'ascension lumineuse.Ces métaphores s'inscrivent dans un jeu complexe de correspondances, qui associe plusieurs isotopies parallèles : rituel de libération, étreinte amoureuse, jaillissement verbal, ascension cosmique et dispersion stellaire.Une liturgie de l'extase prépare à l'orgasme des mots et aux spasmes cosmiques.Les discordances syntaxiques, la désarticulation des vers, le dérèglement de l'inscription spatiale (le poème s'écrit littéralement dans tous les sens - et non plus sur les seules lignes horizontales) explorent la possibilité d'un nouvel ordre poétique homologue d'un nouvel ordre du monde.La dispersion de la typographie, l'éclatement de la page produisent des constellations de mots, comme autant de mots-étoiles sur la page-voie lactée du poème...