10.3. POÈTES DE L'IDENTITÉ

L'évolution poétique de Jean Erenne est tout à fait représentative de celle de l'ensemble des poètes mauriciens contemporains.Tout se passe comme si la libération de la forme vieille donnait libre essor à une revendication identitaire.L'activité poétique n'est plus destinée à procurer des brevets de bonne culture française, mais à ouvrir sur la quête de soi-même et sur un ressourcement à des origines multiples.

C'est donc du côté de l'Afrique, de l'Inde, de la Chine, pays d'où sont partis leurs ancêtres, que se tournent beaucoup de poètes mauriciens.

Dans les années 1960 et 1970, la négritude offre un exemple exaltant.Jean Erenne, comme on l'a vu, Édouard Maunick, dans son exil itinérant, Pierre Renaud, journaliste très attentif à l'évolution des jeunes nations indépendantes d'Afrique, ont prêté leur voix à cette " négritude mauricienne " :

Pierre Renaud, Les Balises de la nuit, 1974

Une imagerie africaine imprègne volontiers la littérature mauricienne : elle a été plaisamment recensée par la Mauritius Anthology of Literature in the African Context (1977), préparée par Jean-Georges Prosper pour le compte du Ministère de l'Éducation et des Affaires Culturelles de l'île Maurice.Mais plus qu'à l'exaltation d'une couleur de peau exclusive, la " négritude mauricienne " se prête à l'éloge des métissages et des cultures partagées.Ce que suggère l'apparente contradiction des formules d'Édouard Maunick, que l'on a si souvent citées : Je suis nègre de préférence, mais Métis est mon état civil.L'Afrique est sans doute l'une des composantes de la mosaïque mauricienne, mais à travers le filtre de la créolité.

Emmanuel Juste s'est voulu le poète du métissage, dans un long poème, Mots martelés, connu seulement par les fragments qui en ont été publiés : la douleur et la colère y façonnent une langue rythmée, parfois violente :

La valorisation de l'héritage africain se retrouve chez Malcolm de Chazal et ses disciples.La célébration du métissage est la clef de voûte de la thématique " indian-océaniste ", chère à Camille de Rauville et Jean-Georges Prosper.

Joseph Tsang Mang Kin est le plus représentatif des poètes sino-mauriciens.Il a publié Paupières virales (1958), puis une réunion de quatre plaquettes sous un titre neutre (Poésies, 1964).Ses poèmes disent la nostalgie de l'enfance et les désirs de départ vers l'Orient extrême, d'où sont venus, un jour, les ancêtres :

" Séduire la mort ", dans Poésies

Mais ils se font aussi expérience privilégiée, d'ordre métaphysique, expérience d'émerveillement cosmique, quand la création poétique parvient à rejoindre la création du monde.Ainsi, dans ce bref texte, intitulé " Éternité " :

" Vie multiple ", dans Poésies

Dans les poèmes plus récents de Joseph Tsang Mang Kin, publiés dans la revue L'Étoile et la Clef, la quête métaphysique de l'Unité primordiale semble trouver dans le jaillissement, la purification, la récitation de la parole, la voie de l'absolu rendu visible.L'influence des pensées orientales (le tao, mais aussi le bouddhisme) s'y affirme nettement.

L'Inde, vers laquelle se tournait si souvent un Robert-Edward Hart, est abandonnée par la poésie mauricienne moderne comme ressource d'un pittoresque " exotique ".Mais il suffit d'accrocher une image pour sentir sa présence latente.Ainsi quand Édouard Maunick se penche vers ses origines :

Il faut comprendre que le poète réclame sa part d'" indianité ", inscrite dans l'étymologie même de son nom (qui, assure-t-il, signifie " diamant ").

On pourrait avancer d'autres exemples.Cependant il faut convenir que le roman, de Loys Masson (L'Étoile et la clef) à Marie-Thérèse Humbert (À l'autre bout de moi), rend davantage justice à l'indianité mauricienne.