10.2. DEUX " SCANDALES " LITTÉRAIRES

Deux de ces polémiques, qui font le bonheur des littérateurs mauriciens, ont marqué, dans les années 1920 et 1930, l'introduction de la modernité poétique à l'île Maurice.En 1925, le jeune Edwin Michel (il avait tout juste vingt ans) fait une entrée fracassante en littérature par la publication d'un recueil, Le Sang des rêves, dans lequel il libère le vers des contraintes de la rime et parfois du mètre régulier.Ce qui suscita la réprobation des lettrés attachés à la tradition romantique et à la religion du vers classique.Un second recueil, Lumières (1928), laisse deviner l'influence fraternelle des poètes rencontrés lors d'un séjour à Tananarive (Pierre Camo, Rabearivelo, R.-J. Allain).Edwin Michel n'a livré que les prémices d'une œuvre : il devait se donner la mort, le 26 décembre 1932 (à l'âge de 27 ans).Cette mort volontaire et précoce s'inscrit secrètement dans le lyrisme murmuré de ses poèmes : voix d'adolescent, qui dit un désir d'absolu, et qui parfois tremble et se brise :

Lumières

L'autre scandale littéraire fut causé par Jean Erenne (pseudonyme de Jean-René Noyau, 1911-1986), qui avait publié en 1933 des poèmes en vers libres dans la revue de Marcel Cabon, Vergers, et qui fit paraître en 1934 une mince plaquette au titre mystérieux : L'Ange aux pieds d'airain.L'inspiration avant-gardiste de ses textes (on les qualifia immédiatement de " surréalistes ", avec toutes les connotations troubles attachées à cette étiquette) hérissa le public littéraire mauricien : des articles véhéments parurent dans Le Cernéen et Le Mauricien.Marcel Cabon fut le seul à défendre le jeune poète.Mais la virulence anarchisante du propos et le procès intenté aux littérateurs patentés et sentimentaux choqua sans doute autant que la subversion du vers ou la suppression de la ponctuation :

Moins polémique, le recueil Le Labyrinthe illuminé (1939) garde cependant un ton acerbe jusque dans certains poèmes d'amour.Après la guerre, Jean Erenne s'est tourné vers une forme politique d'écriture poétique.Des voyages à l'étranger, notamment en Afrique, lui ont fait découvrir le mouvement de la négritude.Ce qui l'encourage à s'intéresser plus étroitement à la culture et à la langue créoles.Il écrit en créole (Tention caïma, 1971 - conte considéré comme la première œuvre littéraire moderne en créole mauricien).En français, il explore les voies d'une poésie nationale, qui cherche à provoquer la prise de conscience d'une identité et sache redonner la parole aux couches sociales les plus défavorisées.Son poème " Séga de liberté ", célébrant le séga, danse d'origine africaine, que l'on regarde comme l'un des signes distinctifs de l'identité culturelle mauricienne, est vite devenu très populaire :

" Séga de liberté ", paru dans L'Étoile et la Clef, n° 2, janvier-mars 1976