La personnalité rayonnante de Marcel Cabon (1912-1972) pourrait symboliser le passage du francotropisme flamboyant à la pluralité culturelle assumée.Marcel Cabon n'a jamais renié son admiration passionnée de la littérature française (en particulier son goût pour la grâce d'écriture de Francis Jammes ou Alain-Fournier).Mais pendant quarante ans, de ses débuts littéraires en 1931 jusqu'à sa mort, il a été comme le pivot de la littérature mauricienne, généreux et toujours prêt à épauler un confrère débutant, attentif à toutes les idées, et surtout défricheur infatigable d'une identité culturelle mauricienne, qu'il baptisait mauricianisme et dont il proclamait la richesse, née de la rencontre sur la même île des cultures les plus diverses.
Paradoxalement, son œuvre personnelle a souffert de la générosité de sa personnalité.Il a laissé se disperser dans les journaux et à la radio des contes, des nouvelles, des romans...qu'il n'a pas eu le loisir de rassembler en volume.Il avait commencé par publier quelques nouvelles rêveuses, des poèmes vaguement symbolistes.Il trouve un ton original avec Kélibé-Kéliba (plusieurs fois réédité), fantaisie africano-malgache, jouant sur la naïveté et le rythme des comptines :
Difficile de faire de ces vers ironiques le témoignage d'une adhésion à l'esthétique de la négritude.Mais l'humour peut être aussi une bonne façon d'assumer un héritage...
C'est surtout son roman Namasté qui a assuré à Maurice la réputation littéraire de Marcel Cabon.Le héros en est un jeune Indo-Mauricien, Ram, qui est vite devenu l'âme du village où il est installé, sur un lopin de terre dont il a hérité.Il encourage les paysans à s'entraider, à construire une école, à ouvrir une route.Mais sa femme meurt, tuée par l'écroulement de sa maison lors d'une terrible tempête tropicale.Ram perd la raison.
Roman paysan, à la façon des écrivains régionalistes que Cabon admirait (Giono, Pourrat), Namasté doit être accompagné par la lecture des chroniques et contes publiés dans les journaux.Cabon y tentait de montrer la vie réelle des paysans mauriciens (dans ce village qu'il appelle Brunepaille) et d'exprimer la sagesse du terroir.
L'importance de Namasté tient aussi à ce que la publication du roman marque une date dans l'histoire des relations entre la communauté " créole " et la communauté indienne de Maurice.Il s'agit en fait d'un acte de " reconnaissance ".Jusqu'alors, les indiens romanesques (chez Charoux ou Arthur Martial) étaient peints par les romanciers mauriciens d'un point de vue dépréciateur, voire offensant (il faudrait mettre à part L'Étoile et la clef, de Loys Masson, mais le roman est écrit et publié en France).Dans Namasté, Marcel Cabon, Mauricien créole, exprime le mouvement de sympathie qui le porte à tenter de comprendre, de l'intérieur, l'univers mental des Indo-Mauriciens.Il ne les rejette pas dans l'extériorité du pittoresque, mais il sait faire partager leur soif de terre et d'enracinement, en même temps que leur nostalgie du pays perdu (l'école fondée par Ram sert surtout à raconter aux enfants les belles histoires tirées des grandes épopées indiennes).Cette plongée à l'intérieur du groupe indien de Maurice se fait dans une langue émaillée de traits créoles, de parlures indiennes, qui font partie du langage commun à tous les Mauriciens.Façon de tisser, dans la trame plurielle du texte, l'unité culturelle mauricienne que Cabon appelait de ses vœux.