Émile-Michel HERNANDEZ
Divers critères peuvent être retenus pour établir une typologie d'entreprises.
Le premier critère utilisé est la taille, en général
mesurée par le chiffre d'affaires ou les effectifs, mais
aussi parfois par le bénéfice, la valeur ajoutée,
le montant des investissements annuels ou des capitaux propres,
etc.
L'effectif sert de base à une classification souvent admise
en :
Le deuxième critère utilisé est le secteur regroupant les entreprises ayant la même activité principale et la branche englobant les unités fabriquant le même produit.
Le troisième critère est le statut juridique. Il permet la mise en évidence de trois grands secteurs : le privé (entreprises individuelles et entreprises sociétaires privées), le public (régies directes, entreprises nationalisées, établissements publics ou offices, et sociétés d'économie mixte), et enfin le secteur coopératif (coopératives et mutuelles).
Le quatrième type de classification consiste à croiser
deux ou plusieurs critères : deux critères économiques
(par exemple la croissance du chiffre d'affaires et celle des
résultats nets), un critère économique et
un critère social, ou enfin plusieurs critères de
natures variées...
Quel critère retenir pour établir une typologie
des entreprises africaines ? Deux difficultés doivent être
relevées.
D'abord le caractère très relatif de certains critères dans le contexte africain, ainsi par exemple la taille. Michaèl Porter, le spécialiste américain de stratégie d'entreprise, parle de P.M.E. de 1 000 personnes ; en Afrique certaines entreprises de 100 personnes sont déjà de grandes entreprises.
Ensuite l'extrême fluidité des catégories, ainsi par exemple pour les petites unités, on oppose souvent celles qui relèvent du secteur moderne (c'est-à-dire respectant la législation officielle) et celles du secteur informel (vivant en marge de la législation). La frontière entre les catégories n'est pas étanche, certaines unités respectent une partie seulement de la législation, par exemple ce qui est nécessaire pour pouvoir participer à des appels d'offre publics; d'autres, pour survivre, renoncent totalement au respect des règles officielles et rejoignent le secteur informel.
Trois catégories d'entreprises seront présentées successivement : les grandes entreprises dont le rôle est déterminant dans l'économie nationale, les P.M.E. de taille plus limitée mais respectant à peu près les règles de l'économie officielle, et enfin le secteur de l'économie populaire, le secteur informel.
Elles relèvent de deux grandes catégories : celles du secteur privé (les multinationales) et celles du secteur public.
Comme leur nom l'indique ces entreprises sont en général présentes un peu partout à la surface du globe, et donc en Afrique. Il y a quelques années, à l'époque du tiers-mondisme triomphant, elles étaient accusées de tous "les pêchés de l'homme blanc", et en particulier de contribuer au "pillage du tiers monde". Aujourd'hui leur existence est plus sereine et de nombreux gouvernements africains apprécient ces îlots de stabilité et de fiabilité dans un environnement où ces atouts sont rares.
Si elles sont présentes en Afrique, c'est souvent plus par souci géopolitique, qu'en raison de la part que représente ce continent dans leur chiffre d'affaires global. Par exemple, I.B.M. est présente en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Cameroun et au Gabon; UNISYS (troisième mondial du secteur informatique après I.B.M. et DEC) a une implantation centrale à Abidjan et des sous-bureaux au Cameroun, au Gabon, au Sénégal, au Niger, au Togo, au Burkina Faso et au Bénin. Pour ce dernier constructeur la part du continent africain s'élevait, en 1992, à 350 millions de FF, pour 3 milliards de FF en France, et pour un chiffre d'affaires mondial de 10,4 milliards de dollars. Le potentiel informatique de la Côte d'Ivoire, le plus élevé de l'Afrique subsaharienne, est l'équivalent de celui d'un département français.
Ces firmes étendent actuellement leur influence en reprenant les plus intéressantes des entreprises publiques privatisées par les Etats africains. Ainsi, en Côte d'Ivoire, BOUYGUES déjà opérateur du réseau d'eau par sa filiale SAUR, vient-il de reprendre l'entreprise publique d'électricité E.E.C.I.
Parmi les sociétés d'origine étrangère opérant en Afrique, il faut relever une catégorie tout à fait spécifique : les entreprises françaises dont la seule présence significative à l'étranger se limite à quelques pays africains. Ces unités, pour lesquelles le qualificatif de franco-africain convient mieux que celui de multinational, sont en quelque sorte des vestiges de la période coloniale, ont donc une implantation très ancienne et compensent souvent des moyens financiers plus limités; par une excellente connaissance du terrain et des hommes. L'entreprise ROUGIER spécialisée dans l'exploitation forestière et la transformation des bois, orginaire de Niort, est présente au Gabon et au Cameroun.
Les opérateurs français présents en Afrique sont regroupés au sein du CIAN (Conseil des investisseurs français en Afrique) présidé par Jean-Pierre Prouteau. Selon le rapport CIAN 1993, 1.300 filiales de groupes français sont implantées en Afrique de l'Ouest (Prouteau J-P., 1993). En 1992, sept fermetures ont été effectuées et quatre création enregistrées, ce faible mouvement montre la tendance à la stabilité du réseau français dans cette zone.
Pour certaines de ces entreprises le mouvement actuel de privatisation du secteur public sera source d'opportunités, et leur ancienneté sur place les met en bonne position pour en tirer profit.
Il revêt en Afrique une importance tout à fait exceptionnelle. En 1988, 2.959 entreprises publiques y étaient officiellement recensées assurant très souvent plus de 50 % de la production totale (Bernard C., Toumi M., 1988). Cette importance est due à l'héritage colonial (grandes compagnies de transport, d'exploitation minière, de banques...) repris, au moment des indépendances, par le seul opérateur à peu près organisé : l'Etat. Pour Marc Penouil : "ces entreprises ont très souvent été créées pour pallier l'absence d'entrepreneurs privés aptes à gérer l'industrie locale" (Penouil M., 1992). De plus les gouvernements africains n'ont jamais fait que suivre une mode longtemps répandue : l'étatisation des entreprises comme panacée à toutes les difficultés économiques (Cf. la France en 1981).
Ces entreprises, qualifiées ici de publiques, revêtent en fait des statuts assez divers : établissements publics, sociétés d'Etat à proprement parler, sociétés d'économie mixte où la part de l'Etat est plus ou moins importante... Aujourd'hui, à quelques rares exceptions, leur bilan est globalement désastreux et ces entreprises sont très vite devenues de véritables fardeaux pour les Etats actionnaires. Ainsi, le Trésor Public togolais en était à injecter 3,3 milliards de francs CFA de subventions annuelles dans les 72 entreprises publiques qu'il contrôlait (Aoulou Y.,1992). Le Sénégal a dû, certaines années, débourser jusqu'à 7 milliards de francs CFA pour soutenir son appareil industriel. Les entreprises publiques congolaises ont englouti, de 1986 à 1990, 400 milliards de F CFA attribués par l'Etat ; en Côte d'Ivoire, de 1982 à 1988, le déficit a été de 85 milliards de F CFA. Etc...
Comment est-on arrivé à une telle situation ? Pour Georges Gallais-Hammono,ces pertes permanentes et élevées sont dues à plusieurs facteurs : de nombreuses décisions d'investissement peu judicieuses, un sureffectif très important, une mauvaise gestion, des pratiques gouvernementales dangereuses (prélèvement trop élevé sur les bénéfices de l'entreprise, contrôle des prix, droit régalien consistant pour l'Etat et les Ambassades à ne pas payer les factures des biens ou services acquis aux Entreprises Publiques) (Gallais-Hammono G., 1992).
Face à une telle situation les gouvernements ont été obligés de réagir, ce qu'ils ont fait souvent tardivement et de mauvaise grâce, soucieux de ne pas dégrader plus une situation de l'emploi déjà catastrophique et de ne pas trop bousculer des situations acquises procurant de nombreux avantages à une minorité (sécurité de l'emploi, rémunération, avantages en nature, etc...). Le titre de l'ouvrage consacré par Bernard Contamin et Yves-André Faure à la privatisation des entreprises publiques ivoiriennes traduit tout à fait ces difficultés : "La bataille des entreprises publiques en Côte d'Ivoire. L'histoire d'un ajustement interne" (Contamin B., Faure Y-A, 1990).
Le souci de désengagement des Etats africains est aujourd'hui manifeste (Aoulou Y., 1992) :
| Pays | Nombre de Sociétés d'État | Nombre de privatisables | Début des opérations | Organisme responsable |
| Sénégal | 150 | 49 | 1987 | Commissariat général à la réforme du secteur public |
| côte d'Ivoire | 200 | 140 | 1990 | Comité national chargé de la privatisation |
| Togo | 72 | 50 | 1983 | Ministère des finances |
| Bénin | 62 | au coup par coup | 1989 | Conseil Supérieur de la République |
| Congo | 90 | 12 | 1989 | Assemblée Nationale |
| Cameroun | 150 | 75 | 1989 | Société nationale d'investissement |
Pour Yves Aoulou: "Avec, pour la seule Afrique "francophone"
plus de cinq cents sociétés à vendre, le
continent noir ressemble à une gigantesque foire"
(Aoulou Y., 1992). Que deviennent ces entreprises ? La Banque
mondiale a établi un bilan portant sur la période
1979-1987 et concernant 199 entreprises :
- 30 soit 15 % ont été vendues au secteur privé, ce sont les plus attrayantes.
- 75 soit 38 % ont fait l'objet de joint venture avec des partenaires privés ou ont vu leur gestion confiée à des entrepreneurs privés sous forme de contrat de management par exemple.
Entre les multinationales et les entreprises publiques, et le secteur informel, les P.M.E. "modernes", c'est à dire respectant globalement les règles officielles, constituent incontestablement le maillon faible du tissu économique africain.
Cette situation n'est pas propre à l'Afrique, et face à sa voisine et concurrente l'Allemagne, une des grandes faiblesses de la France est l'insuffisance de ses P.M.E., en particulier de ses grosses P.M.E. Pour Philippe Hugon: "La faiblesse des technologies intermédiaires et l'absence de P.M.E. caractérisent les économies africaines dualistes (Hugon P., 1993)). Les entreprises publiques et les filiales des firmes étrangères jouxtent les ateliers informels ou les exploitations paysannes". Le jugement de cet auteur est probablement un peu trop catégorique et un tissu de P.M.E. existe dans certains pays africains, même s'il est encore faible et fragile.
Abdelali E. El Alami propose une typologie des entreprises africaines élaborée à partir de trois critères : la nature de l'activité, la localisation du centre de décision et la taille (El Alami A., 1987). Il décrit quatre types d'entreprises :
2) Les entreprises locales organisées (P.M.E.)
3) Les entreprises locales informelles (secteur informel)
4) Les entreprises à capitaux étrangers (multinationales et franco-africaines)
Amadou Lamine Dia scinde, lui, cette catégorie des P.M.E. en deux sous-ensembles (Dia Amadou, 1991) :
- Les moyennes entreprises qui sont des sociétés de personnes ou de capitaux, travaillant dans le commerce et l'industrie d'import-export, et pouvant avoir jusqu'à 100 salariés.
J.M. Bellot, à la suite d'un travail d'enquête portant sur les petites et moyennes entreprises au Sénégal, en identifie trois types : l'entreprise "refuge", l'entreprise de type familial, et l'entreprise du "manager" (Bellot J.M, 1988).
- L'entreprise "refuge" correspond en général à une activité annexe. Elle a un rôle d'assurance contre les vicissitudes de la vie professionnelle et fournit une situation éventuelle de repli à son propriétaire en cas de difficultés, de licenciement, etc... Elle a aussi un rôle d'assurance-vieillesse permettant à son propriétaire de maintenir un niveau de vie plus conséquent lorsque l'heure de la retraite a sonné. Dans des pays où le rôle de l'Etat est prépondérant, elles appartiennent souvent à des fonctionnaires qui utilisent leur position dans l'administration pour développer leurs affaires privées.
- L'entreprise de type familial fonctionne sur une base essentiellement familiale : le patron s'entoure d'abord de son noyau familial proche (frère, fils, etc...) pour le seconder directement, puis de sa famille élargie. Lorsque le besoin en travail, et donc en revenu, de cette dernière est satisfait, la croissance de l'entreprise s'arrête. L'excédent de profit par rapport à ce niveau de besoin ne sert pas à développer l'entreprise, il est soit affecté à des dépenses de consommation, soit transféré en milieu rural.
- L'entreprise du "manager" a un patron jeune, possédant une solide formation. Le recrutement de la main-d'oeuvre est plus fonction de sa qualification que de l'existence ou non de liens familiaux avec le dirigeant. La notion d'accumulation est fortement présente.
On peut se demander pourquoi, en Afrique, le tissu de P.M.E. "modernes" est aussi faible, et pourquoi, en particulier, peu de "grosses P.M.E." se développent. Deux éléments doivent être relevés. D'une part la crise économique et les difficultés de ces dernières années ont entraîné, pour certaines, leur disparition ou leur glissement dans le secteur informel. Des patrons de P.M.E., voyant que leur entreprise n'était plus viable dans le respect des règles officielles, s'en sont peu à peu affranchis pour assurer leur survie. D'autre part, de nombreux auteurs ont relevé la propension de l'entrepreneur africain à ne pas développer son affaire au-delà d'un certain seuil, mais à en créer une deuxième, puis une troisième, etc... pour constituer une sorte d'hypo-groupe. J.M. Bellot indique "il est frappant de constater que l'entrepreneur "manager" ne cherche pas toujours à développer son entreprise dans la même branche, mais à créer une nouvelle entreprise dans une autre branche, afin de diversifier les risques" (Bellot J.M, 1988). De même pour El Alami "il n'investira pas dans une seule opération et répartira ainsi ses risques en investissant aussi bien et en même temps dans le secteur agricole comme dans l'immobilier ou dans le commerce ou l'industrie" (El Alami A., 1987). Enfin Hugo parle lui d'une logique de diversification et non d'accumulation intensive permettant des progrès significatifs de productivité" (Hugon P., 1993)).
Encore trop peu nombreux, responsables d'unités souvent trop petites, les chefs d'entreprises modernes existent quand même en Afrique. Pour Keith Marsden, à la suite d'une enquête menée au Botswana, en Côte d'Ivoire, au Ghana, au Kenya, au Malawi et en Tanzanie: "le maillon intermédiaire ne manque pas" (Marsden K.).
Michel Gaud rappelle que le terme de "secteur informel" date du début des années soixante-dix à l'occasion du Programme mondial de l'emploi lancé par le BIT (Gaud M., 1991). Il est dû à Keith Hart et a été popularisé par le rapport Kenya de 1972. Cette expression servait à désigner les activités se développant spontanément en milieu urbain, permettant d'absorber une partie de la main-d'oeuvre provenant des migrations rurales, et n'obéissant pas aux règles formelles de l'économie du travail, à savoir la comptabilité, le droit du travail, etc...
Le BIT est à l'origine de ce travail selon lequel l'homogénéité du secteur informel repose sur sept caractéristiques (Van Dijk Meine P., 1986).
- Il s'agit d'exploitations familiales où considérations parentales et économiques se mélangent. Les stratégies familiales, les règles de relations de parenté, les solidarités ethniques, claniques ou villageoises prennent souvent le pas sur les considérations purement économiques.
- On utilise les matières premières locales et l'outillage fabriqué sur place. La débrouillardise vient souvent pallier le manque de moyens. Ainsi la tôle de boîtes de conserves vides est soigneusement récupérée pour faire des valises ; et l'eau d'évacuation d'une usine après retraitement permet de faire des boules de savons (Touré A., 1987).
- Les qualifications nécessaires ne sont pas acquises à l'école. Le niveau d'instruction moyen est très faible, l'illétrisme fréquent, ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que ces entrepreneurs ne savent pas compter. Le savoir est acquis par apprentissage. L'observation puis l'imitation des plus anciens constituent le mode principal de transmission des connaissances. La maîtrise du savoir par l'apprenti débouche tout naturellement sur le désir de devenir indépendant et de créer sa propre unité de production.
- Les opérations de production sont menées à une échelle restreinte. Ces entreprises restent de petite taille, dix employés constituent généralement une limite supérieure. La productivité est basse, les moyens limités, le volume de production demeure par conséquent faible. Il n'y a pas véritablement industrialisation de la production qui reste artisanale.
- La technologie utilisée est adaptée et a un fort coefficient de main-d'oeuvre. Elle est souvent traditionnelle, parfois un peu améliorée, rarement moderne car la qualification du personnel et les moyens financiers disponibles ne le permettent pas. Les apprentis sont nombreux, peu rémunérés, et le souci de la productivité horaire absent.
Ceci permet donc la permanence de processus de production à faible rendement.
- Le marché n'est pas réglementé et est ouvert à la concurrence. Les règles, les normes, si elles existent, sont soit ignorées, soit connues mais non respectées ce qui revient au même. La faiblesse du capital de départ facilite l'entrée de nouveaux concurrents.
Plusieurs auteurs proposent leur propre classification des activités informelles. Ainsi, par exemple, Anne de Lattre distingue trois catégories principales : les artisans ruraux, les artisans urbains, et les prestataires de services de toute nature (services sociaux, commerciaux ou financiers) (Lattre (de) A., 1990). Marc Penouil parle lui d'"informel de subsistance" correspondant à l'ensemble des petits métiers n'impliquant pas ou peu de capital, d'"artisanat traditionnel rural" (ou plus rarement urbain) où les volumes de production sont faibles et les technologies peu capitalistiques, mais l'organisations sociale souvent poussée "soit en raison de structures corporatives efficaces, soit en raison de l'existence de monopoles ethniques pour l'exercice du métier", et enfin d'"informel concurrentiel" offrant des biens ou des services se voulant concurrents de ceux produits par le secteur moderne (Penouil M., 1990). Pour un gestionnaire la classification pertinente est un peu différente. Elle oppose d'abord activités individuelles et activités collectives supposant un certain degré d'organisation. Les activités individuelles ressortent de deux grandes catégories. La première correspond à des pratiques telles que la prostitution ou la mendicité qui, malheureusement très répandues dans les grandes villes africaines, concernent peu le chercheur en gestion. La deuxième recouvre ces petits métiers décrits avec beaucoup d'humour par Abdou Toure dans son ouvrage sur "les petits métiers à Abidjan" comme les laveuses de pieds d'Abobo Gare, les vendeurs de cure-dents aphrodisiaques, ou les circonciseurs (Touré A., 1987)... Là encore il s'agit d'un domaine relevant plus de la compétence du sociologue que de celle du gestionnaire. Les activités collectives sont, pour nous, plus intéressantes. On peut les subdiviser en deux groupes : le secteur traditionnel et le secteur moderne. Le premier recouvre le domaine de la production artisanale classique. Le terme de non structuré s'applique fort mal à ces unités de production anciennes, soumises à de lourdes pesanteurs sociologues, et à un processus d'évolution lent tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Le deuxième correspond à ce que Georges Nihan qualifie de "secteur non structuré moderne", c'est ce secteur qui a véritablement explosé ces dernières années dans les grandes villes africaines, c'est à lui que l'on doit l'intérêt actuel pour l'informel et la multiplicité des recherches réalisées (5, 13, 14).
Quelles activités recouvre plus précisément ce terme ? Le BIT a mené dans diverses grandes villes africaines des enquêtes exhaustives pour identifier toutes ces unités de production. Certaines activités sont communes à plusieurs villes et d'autres non. Ainsi par exemple à Yaoundé, au Cameroun, les unités se répartissent entre la production (travail du bois et du métal), les services (réparations de véhicules, réparations électriques et petite mécanique) et l'habillement (travail du cuir et du tissu) (Demol E., Nihan G., 1982); A Lomé, au Togo, elles comprennent la production (travail du bois et du métal), les services (réparations de véhicules, réparations électriques et petite mécanique) et le bâtiment (métiers du bâtiment et tâcherons) (Nihan G., Demol E., Jondoh C., 1979).
Un schéma peut reprendre les grandes catégories identifiées avec leurs évolutions les plus significatives :
On notera la matérialisation par des pointillés du passage du secteur informel au secteur moderne tant il paraît problématique. Un auteur comme Keith Marsden fait certes preuve d'optimisme et considère que des entreprises informelles peuvent se transformer en entreprises modernes. Pourtant la plupart des chercheurs relèvent plutôt les difficultés de cette évolution. Elle suppose de pouvoir accumuler du capital, de changer d'organisation, de se soumettre aux règles officielles, etc...
Le critère retenu le plus souvent par les enquêteurs pour séparer le moderne de l'informel est l'existence ou non d'une comptabilité formalisée. Mais le passage au secteur moderne, bien plus que l'adoption d'une comptabilité, nécessite une véritable évolution des mentalités qui n'a rien d'évident et demandera probablement, pour se faire, au moins un changement de génération.
Aoulou Y. Privatisations. La grande braderie ? Paris. Africa International, n° 247/248, p.16-21. Mars-avril 1992.
Bellot J.M. Petites et moyennes entreprises au Sénégal : quelques cas de success stories. Grenoble, CERCID (Centre de Recherche sur la Coopération, l'Industrialisation et le Développement) IREP Développement. Cahier n°26, mars 1988.
Bernard C. et Toumi M. La privatisation, une fausse solution pour l'Afrique. Sciences et Vie Economie. Paris, n° 38, p. 25-31. Avril 1988.
Contamin B. et Faure Y.A. La bataille des entreprises publiques en Côte d'Ivoire. L'histoire d'un ajustement interne. Paris, Karthala-ORSTOM, 1990.
Demol E. et Nihan G. Le secteur non structuré "moderne" de Yaoundé. Revue Internationale du Travail. Genève, vol. 121 n°1, p. 79-91. Janvier-février 1982.
Dia Amadou L. Le management africain mythe ou réalité. Revue Internationale P.M.E., Canada, vol. 4 , p. 29-48. 1991.
El Alami A.E. Rôle de la petite et moyenne entreprise dans le développement et la création de l'emploi. Le cas de l'Afrique. Revue PMO, Canada, vol. 3 , p. 51-63. 1987.
Gallais-Hammono G. Entreprises publiques et développement : un panorama africain, Mélanges en l'honneur de Merigot J.G. sous la direction de Labourdette, Paris, Economica, 1992.
Gaud M. Nouveaux regards sur l'économie informelle. Paris, Afrique contemporaine, n°157, p. 23-36. 1er trimestre 1991.
Hugon P. L'économie de l'Afrique. Paris, Editions La Découverte/Repères, 1993.
Lattre (de) A. La petite entreprise et le développement du Sahel. Paris. L'Observateur de l'OCDE n° 163, p. 31-35. Avril-mai 1990.
Marsden K. Les Chefs d'entreprise d'Afrique. Pionniers du développement. Société Financière Internationale, Document de travail n° 9, Washington U.S.A. Banque mondiale .
Nihan G., Demol E. et Jondoh C. Le secteur non structuré "moderne" de Lomé. Genève, Revue Internationale du Travail, vol. 118 n° 5, p. 669-683. Septembre-octobre 1979.
Nihan G. et Jourdain R. Le secteur non structuré "moderne" de Nouakchott. Genève, Revue Internationale du Travail, vol. 117 n° 6, p. 765-776. Novembre-décembre 1978.
Penouil M. Pays en développement. Les activités informelles : réalités méconnues, espérances illusoires. Paris. Problèmes Economiques, n° 2196, p. 1-6. 24 octobre 1990.
Penouil M. L'avenir de l'entreprise africaine dans Mélanges en l'honneur de Mérigot J.G. Paris, sous la direction de Labourdette A. Economica, 1992.
Pouteau J.P. Rapport : Les entreprises françaises et l'Afrique, Paris. Jeune Afrique n°1712-1713, p. 51-98. 28 octobre au 10 novembre 1993.
Touré A. Les petits métiers à Abidjan, Paris, Editions Karthala, 1987.
Van Dijk Meine Pieter, Burkina Faso. Le secteur informel de Ouagadougou. Paris, Editions L'Harmattan, Collection Villes et Entreprises, 1986.
Emile -Michel HERNANDEZ
L'activité des entrepreneures Ivoiriennes a jusqu'à ce jour fait l'objet de moins de développements médiatiques que celle de leurs consoeurs Togolaises vendeuses de tissu les célèbres "Nana-Benz". Parfois la presse locale consacre un article à une entreprise créée et dirigée par une Ivoirienne ou à un secteur d'activité essentiellement féminin comme la coiffure (Abissa J-P., 1989; Aboubakar D., 1989).
Qu'en est-il de la présence de la femme Ivoirienne dans l'économie du pays ? Elle est très importante au niveau des marchés, des activités informelles ou peu structurées : 63 % de femmes contre 37 % d'hommes (Sidibe L., 1989). Elle est encore significative au niveau du négoce ou des très petites P.M.E. Elle est beaucoup plus limitée lorsqu'on entre dans le domaine véritable des entreprises.
L'étude réalisée repose sur un travail d'enquête portant sur un échantillon de 50 entrepreneures de la ville d'Abidjan (Hernandez E-M., 1989). Pour des raisons matérielles, il n'a pas été possible d'étendre les investigations à l'ensemble du pays. Faute de moyens il n'a pas non plus été possible de constituer un échantillon scientifiquement représentatif de la population étudiée. La connaissance du terrain acquise pendant plusieurs années permet cependant d'affirmer qu'il correspond à la réalité du tissu local des entreprises dirigées par des femmes. L'image qui ressort de ce travail d'enquête est caractéristique du milieu étudié.
Les quelques traits suivants caractérisent la majorité des enquêtées. La créatrice est une femme jeune ayant un niveau d'instruction et une expérience professionnelle limités. Elle est souvent seule, mais avec des enfants à charge. Son père est planteur et sa mère ménagère. Elle est l'aînée ou la deuxième d'une famille nombreuse. Lorsqu'elle a un conjoint, ce dernier à un travail salarié. Elle est de nationalité Ivoirienne, de religion catholique ou musulmane. Souvent elle n'a pas d'emploi lorsqu'elle crèe ou reprend une entreprise. Bien évidemment, ce portrait robot comprend de nombreuses exceptions. Le critère de la situation matrimoniale sépare l'échantillon en deux groupes égaux : les femmes avec conjoint (52 %) et les femmes seules (48 %). Pour la première catégorie, l'entreprise peut être considérée comme procurant des revenus complémentaires à un couple jouissant d'une rentrée régulière de fonds avec le salaire du mari. Le travail de la femme constitue aussi pour le couple une sorte d'assurance en cas de perte du travail du mari. Pour la deuxième catégorie l'entreprise est l'unique ressource de revenus devant subvenir aux besoins de l'unité familiale constituée de la femme seule et de ses enfants.
Il s'agit essentiellement d'unités économiques de taille très limitée, regroupées dans des secteurs d'activité que l'on peut qualifier de féminins. Presque deux entreprises sur cinq (38 %) relèvent de la coiffure et de l'esthétique. Le tiers de l'effectif (34 %) correspond à des ateliers de couture. 16 % des enquêtées font du négoce. Enfin le solde (12 %) comprend des activités de prestations de services d'importance limitée. 82 % exercent en nom personnel, 14 % en SARL, 2 % en SA (2 % n'ont pas répondu à cette question). Le capital moyen de l'échantillon est de 1 346 250 F. CFA (26 925 Francs Français) ce qui constitue une somme très réduite. L'effectif moyen est de 6,16 employés par entreprise. Le chiffre d'affaires annuel moyen de l'échantillon est de 5 716 756 F. CFA (114 335 Francs Français), 54 % des enquêtées faisant un chiffre inférieur à 5 000 000 de Francs CFA (100 000 Francs Français ).
Elles sont dans l'ensemble aisées. Il n'y a pas de réaction de rejet de l'entrepreneure par cet univers essentiellement masculin qu'est aujourd'hui le monde des affaires ivoirien. Ceci a été vérifié pour les relations de l'entrepreneure avec ses fournisseurs, avec sa clientèle masculine et féminine, avec son personnel masculin et féminin, et enfin avec les fonctionnaires et les banquiers. L'échantillon étudié présente essentiellement des cas d'entreprises de taille réduite oeuvrant dans le secteur des métiers dits "féminins", coiffure, couture, commerce... Il s'agit de domaines dans lesquels la présence des femmes est considérée comme normale. Il est donc naturel que cette présence n'entraîne pas de réactions de rejet, d'attitudes hostiles de l'environnement. Ce dernier aurait-il une attitude aussi neutre et même positive si ces femmes voulaient sortir de leur secteur réservé et aller véritablement concurrencer les hommes ?
En suivant les recommandations de Grisé et Lee-Gosselin, nous nous sommes intéressés à la façon dont ces femmes gèrent leur entreprise (Grisé J. Lee-Gosselin H., 1986). Leurs forces et leurs faiblesses dans l'exercice des activités managériales de chaque fonction de l'entreprise ont été évaluées.
Dans un premier temps, nous avons essayé d'appréhender le style de commandement des entrepreneurs, la façon dont elles communiquent leurs directives à leurs subordonnées. L'attitude dominante est l'Autocratisme (30 %). Ce résultat est tout à fait logique dans un pays en voie de développement où les distances hiérarchiques sont très importantes. Il s'agit ici du jugement que les femmes portent sur elles-mêmes. Si la même question avait été posée à leur personnel, ce premier style aurait probablement recueilli un pourcentage encore plus élevé.
Puis viennent le style Consultatif (28 %) et le Paternalisme (26 %). Ces résultats voisins sont peut-être dus au fait que ces femmes considèrent demander l'avis de leurs employés alors qu'en réalité, il n'est en rien. Elles se contentent simplement d'expliquer leurs décisions pour mieux les faire admettre et exécuter. Elles qualifient donc de Consultatif ce qui n'est que du Paternalisme.
Enfin la Démocratie recueille peu de suffrages : 2 %. Une femme seulement a estimé qu'elle dirigeait ainsi son entreprise. Il s'agit d'une Ivoirienne d'éthnie Wolof donc probablement d'origine Sénégalaise. Le Sénégal ayant été un des premiers pays d'Afrique à s'essayer au multipartisme, la pratique démocratique y est peut être plus répandue au niveau des entreprises que dans les autres pays du continent ...
Les femmes interrogées situent l'essentiel de leur compétence au niveau de la fonction commerciale (28 %) et de la production (connaissance du métier) (25 %). Ce jugement des femmes sur elles-mêmes paraît tout à fait objectif. En effet, ce sont d'abord de bonnes professionnelles (coiffeuses, couturières, etc...) qui, après une période en général assez courte comme salariées, créent leur propre affaire. La nécessité de faire vivre leur entreprise les amène ensuite à développer des aptitudes commerciales dont elles sont en général assez largement pourvues de façon innée.
Le point faible se situe au niveau de la Finance qui ne recueille que 13 % des réponses. Nous reviendrons sur ce point,.il constitue un véritable handicap pour ces femmes.
Quelles sont les tâches qui constituent l'occupation essentielle des Entrepreneures ? Comment occupent-elles leur journée de travail ?
Elles consacrent l'essentiel de leur temps à la fonction commerciale (40 %) et à la production (30 %) Au niveau des petites unités étudiées ces distinctions ont souvent un caractère artificiel. Ainsi dans la coiffure, le contact avec la clientèle et l'exécution du travail ont lieu en même temps. Pour la couture, ces deux activités sont plus nettement séparées. Il faut recevoir la cliente, prendre ses mesures, enregistrer sa commande, procéder aux essayages, etc... et ensuite exécuter le travail de production proprement dit.
Les fonctions personnel et direction sont citées moins souvent, respectivement 13 % et 6 %. Il faut dire qu'au niveau des petites entreprises, elles sont assez peu formalisées et se confondent avec l'ensemble du travail. Il n'y a guère de moment distinctif qui leur soit véritablement consacré au cours de la journée.
Enfin la fonction financière recueille un score assez faible (10 %). Il s'agit effectivement comme il a déjà été dit, du domaine de la gestion pour lequel ces femmes présentent le moins de compétence et d'appétence.
L'ouvrage de Blake et Mouton intitulé "Les deux dimensions du management" (Blake Robert R., Mouton Jane S., 1985) a popularisé l'analyse du management en deux dimensions : l'engagement (intérêt centré sur la production) et la coopération (intérêt centré sur le facteur humain). L'Africain est classiquement présenté comme orienté plutôt vers le facteur humain et prêt à accepter certains sacrifices au niveau de l'efficacité de la production pour obtenir des relations interpersonnelles harmonieuses. Il préférerait la qualité des relations humaines à la quantité de la production.
Contrairement à ce que l'on pouvait penser, les deux dimensions obtiennent des scores assez voisins. Et même l'engagement l'emporte légèrement sur la coopération (48 % contre 44 %). Diriger une entreprise en période de crise, et dans des secteurs comme la coiffure ou la couture où règne une grande concurrence à Abidjan, oblige les dirigeantes à accorder une importance essentielle à la production. Le goût Africain pour la convivialité doit petit à petit laisser la place au goût occidental pour l'efficacité.
La dernière question posée aux entrepreneures est la suivante : "Pour vous, quelles sont les tâches essentielles à exécuter pour que votre affaire soit bien gérée et marche bien ?". C'est une question ouverte où les femmes interrogées pouvaient s'exprimer librement. Les tâches citées ont été regroupées par grande fonction.
Le Commercial recueille 44 citations et arrive largement en tête, suivi de la Production (38 citations), de la Finance (20), du Personnel (17) et de la Direction (10).
Il faut noter la deuxième place obtenue avec les 13 citations par "le suivi régulier des comptes". "'Savoir bien compter" est classé en dernier parmi les qualités essentielles que l'Entrepreneure s'attribue. "Faire les comptes" arrive en avant-dernière position parmi ses occupations principales. Elle est donc à la fois consciente de ses faiblesses dans ce domaine, du peu de temps qu'elle lui consacre et de l'importance que cela représente pour la bonne marche de son affaire.
F - Les enseignements de l'enquête
Les principaux atouts des dirigeantes de l'échantillon sont, d'une part, leur aptitude à la communication et au contact aussi bien avec leurs clients qu'avec leurs employés et, d'autre part, leur excellente connaissance du métier et l'intérêt qu'elles lui porte. Les renseignements obtenus concordent parfaitement avec les qualités essentielles que l'Entrepreneure s'attribue elle-même. Ceci prouve la lucidité de ces femmes sur leurs compétences. Leurs principales faiblesses se situent au niveau de leur manque de connaissances comptables, de leur style de direction souvent trop entaché d'autoritarisme, et enfin de leur niveau d'instruction parfois trop faible. Là encore ces éléments concordent avec les renseignements obtenus précédemment Elles sont donc également conscientes de leurs lacunes.
Après avoir étudié les caractéristiques de l'échantillon interrogé nous, allons comparer le "modèle" de l'entrepreneurship féminin ainsi dégagé en Côte d'Ivoire avec son homologue développé sur le continent Nord Américain. Le modèle utilisé est celui de Shapero, basé sur une quadruple approche psychologique, sociologique, économique et situationnelle (Lacaze R-M., 1988). Il connaît un grand succès parmi les chercheurs qui s'intéressent à "l'entrepreneurship". Shapero a identifié quatre vecteurs qui influent sur l'entrepreneur potentiel et le font passer d'une situation de dépendance, chômage ou salariat, à une activité autonome. Il s'agit du "déplacement", de la "disposition à l'action", de la "crédibilité de l'acte" et de la "disponibilité des ressources". L'échantillon va être maintenant analysé sous ces quatre aspects, et ce dans la mesure où les renseignements recueillis le permettent.
Il s'agit d'un événement qui sert de catalyseur au déclenchement de l'action d'entreprendre. Cela peut consister en un élément positif baptisé "PULL" par Shapero (opportunité liée au marché, rencontre d'un partenaire ou d'un investisseur, etc...) ou en un élément négatif appelé "PUSH" (licenciement, chômage ou nécessité d'immigrer, etc...). Dans l'échantillon étudié, il est incontestable que les forces négatives sont prédominantes, 38 % de chômeuses au moment de la création, 48 % de femmes seules alors que 80 % ont des enfants. Le marché du travail est devenu très étroit à la suite de la crise qui frappe la Côte d'Ivoire depuis le début des années 1980. Les perspectives de trouver un travail salarié correct sont très réduites. De plus un pourcentage important de l'échantillon est composé de femmes ayant quitté le village pour la ville (Abidjan), 38 % sont filles de planteurs. Il s'agit donc bien d'une population "déplacée" au sens géographique du terme.
Le besoin d'accomplissement de l'Entrepreneur a été popularisé par les travaux de McClelland (need for achievement). Il ressent le besoin d'agir, de "maîtriser son destin". L'étude des caractéristiques psychologiques des femmes interrogées était absente du questionnaire dans le souci de faciliter le recueil des données. La connaissance acquise sur le terrain permet cependant de dire que ces femmes sont attirées par l'action et le concret. Ce sont des intuitives ayant le goût du commerce, un sens certain des affaires et une bonne pratique professionnelle. Elles ont une vision positive de la vie.
L'individu doit pouvoir s'imaginer créateur d'entreprise. Cette crédibilité trouve sa source sur deux plans : le contexte familial et le contexte local. Le fait d'avoir un père entrepreneur ou travailleur autonome (agriculteur, artisan, etc...) est un puissant facteur incitatif à la création. Dans l'échantillon étudié 60 % des femmes ont un père ayant un travail indépendant, non salarié. Dans son étude portant sur des Entrepreneures Canadiennes, Richard-Marc Lacasse trouve un chiffre voisin : 63 % sont filles de travailleur autonome (Lacaze R-M., 1988). Pour le contexte local, son impact est connu depuis longtemps. L'émulation entrepreneuriale amène la multiplication des créations là où il y en a déjà eu de nombreuses. Les phénomènes de la "Route 128" à Boston ou de la "Silicon Valley" en Californie ont été suffisamment étudiés et commentés pour qu'il ne soit plus nécessaire de les présenter. Le fait d'avoir vu d'autres personnes créer leur entreprise et réussir incite à tenter soi-même l'expérience. Dans le contexte Abidjanai, de nombreuses femmes osent l'aventure du travail indépendant. Les petits ateliers, les boutiques, les "maquis" (restaurants populaires) se multiplient. La force de l'exemple peut donc jouer ici un rôle important.
Il s'agit de la possibilité d'accéder à des ressources financières, humaines et physiques. Ces trois points vont être évoqués successivement.
Sur le plan financier ces femmes démarrent avec peu d'argent. La mise de fonds initiale moyenne est de 1 346 250 F. CFA. On peut dire qu'il y a "disponibilité des ressources" dans la mesure où elles créent des affaires qui sont réalisables avec une mise de fonds limitée. Ceci explique peut-être aussi pourquoi ces femmes créent essentiellement des salons de coiffure (38 %), des ateliers de couture (34 %) ou des petites activités de négoce (14 %). Le peu d'argent dont elles disposent, les oblige à se cantonner dans certains types d'entreprises.
Les ressources humaines ne manquent pas. Il y a pléthore de coiffeuses, de tailleurs, et de vendeuses à la recherche d'un travail dans les rues d'Abidjan. L'entrepreneure n'a aucune difficulté à trouver du personnel. Ce dernier est rarement embauché officiellement et inscrit à la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS). La notion de salaire fixe est pratiquement inexistante. L'employé touche le salaire que le volume d'activité réalisé permet à la patronne de payer.
L'entrepreneure ne connaît pas non plus de problèmes insolubles en ce qui concerne les ressources physiques. Abidjan est un centre économique actif avec un négoce très développé, en particulier sous l'impulsion de la communauté Syro-Libanaise. Elle peut se procurer sans trop de difficultés tous les éléments matériels qui lui sont nécessaires pour monter son entreprise.
Sous réserve des adaptations nécessaires, liées à deux contextes totalement différents (un pays développé, les Etats-Unis et un pays en voie de développement, la Côte d'Ivoire), il est possible de conclure à la transposition du modèle de Shapero dans un cadre autre que celui dans lequel il a été élaboré. Il peut aider le chercheur intéressé par le processus d'entrepreneurship dans les pays en voie de développement à progresser et à approfondir ses travaux dans un domaine dont l'étude reste encore largement à faire.
Aoulou Y. Privatisations. La grande braderie ? Paris. Africa International, n° 247/248, p.16-21. Mars-avril 1992.
Bellot J.M. Petites et moyennes entreprises au Sénégal : quelques cas de success stories. Grenoble, CERCID (Centre de Recherche sur la Coopération, l'Industrialisation et le Développement) IREP Développement. Cahier n°26, mars 1988.
Bernard C. et Toumi M. La privatisation, une fausse solution pour l'Afrique. Sciences et Vie Economie. Paris, n° 38, p. 25-31. Avril 1988.
Contamin B. et Faure Y.A. La bataille des entreprises publiques en Côte d'Ivoire. L'histoire d'un ajustement interne. Paris, Karthala-ORSTOM, 1990.
Demol E. et Nihan G. Le secteur non structuré "moderne" de Yaoundé. Revue Internationale du Travail. Genève, vol. 121 n°1, p. 79-91. Janvier-février 1982.
Dia Amadou L. Le management africain mythe ou réalité. Revue Internationale P.M.E., Canada, vol. 4 , p. 29-48. 1991.
El Alami A.E. Rôle de la petite et moyenne entreprise dans le développement et la création de l'emploi. Le cas de l'Afrique. Revue PMO, Canada, vol. 3 , p. 51-63. 1987.
Gallais-Hammono G. Entreprises publiques et développement : un panorama africain, Mélanges en l'honneur de Merigot J.G. sous la direction de Labourdette, Paris, Economica, 1992.
Gaud M. Nouveaux regards sur l'économie informelle. Paris, Afrique contemporaine, n°157, p. 23-36. 1er trimestre 1991.
Hugon P. L'économie de l'Afrique. Paris, Editions La Découverte/Repères, 1993.
Lattre (de) A. La petite entreprise et le développement du Sahel. Paris. L'Observateur de l'OCDE n° 163, p. 31-35. Avril-mai 1990.
Marsden K. Les Chefs d'entreprise d'Afrique. Pionniers du développement. Société Financière Internationale, Document de travail n° 9, Washington U.S.A. Banque mondiale .
Nihan G., Demol E. et Jondoh C. Le secteur non structuré "moderne" de Lomé. Genève, Revue Internationale du Travail, vol. 118 n° 5, p. 669-683. Septembre-octobre 1979.
Nihan G. et Jourdain R. Le secteur non structuré "moderne" de Nouakchott. Genève, Revue Internationale du Travail, vol. 117 n° 6, p. 765-776. Novembre-décembre 1978.
Penouil M. Pays en développement. Les activités informelles : réalités méconnues, espérances illusoires. Paris. Problèmes Economiques, n° 2196, p. 1-6. 24 octobre 1990.
Penouil M. L'avenir de l'entreprise africaine dans Mélanges en l'honneur de Mérigot J.G. Paris, sous la direction de Labourdette A. Economica, 1992.
Pouteau J.P. Rapport : Les entreprises françaises et l'Afrique, Paris. Jeune Afrique n°1712-1713, p. 51-98. 28 octobre au 10 novembre 1993.
Touré A. Les petits métiers à Abidjan, Paris, Editions Karthala, 1987.
Van Dijk Meine Pieter, Burkina Faso. Le secteur informel de Ouagadougou. Paris, Editions L'Harmattan, Collection Villes et Entreprises, 1986.