7. Le français de Centrafrique: un continuum?
Dans un contexte sociolinguistique marqué par la prédominance du sango et les fonctions marginales du français, on pourrait imaginer que le français local est resté proche de la norme exogène conformément à l’hypothèse de la "continuité intra-linguistique", pendant de la "discontinuité inter-linguistique" de Wald et alii (cf. supra). Pourtant, si pendant longtemps (jusqu’au moins dans les années 1980), l’hypothèse d’un français centrafricain unique, en référence constante à une norme exogène, semble avoir été confirmée par les faits, la situation est en train de changer selon Queffélec (1994): plusieurs variétés distinctes apparaissent et la norme de référence se déplace subrepticement de la variété exogène à la variété endogène.
7.1. La variété acrolectale
D’origine exogène, cette variété vise à être en tous points en conformité avec le modèle de référence, le "français de France" qui, en pratique, se confond avec le français écrit enseigné en théorie à l’école. Celle-ci est en effet, on l’a vu, la principale institution chargée de l’enseignement et de la diffusion d’un français orthoépique dont la norme est explicitée par les divers manuels, grammaires, dictionnaires, etc. Ce français acrolectal dont la maîtrise devrait correspondre au stade terminal d’apprentissage est censé être véhiculé localement par ceux qui devraient en avoir la maîtrise, les professionnels de la parole ou de l’écrit en français, à savoir les enseignants: ceux-ci (et par extension les fonctionnaires) constituent en effet la catégorie professionnelle à laquelle est reconnu par les autres composantes du corps social le privilège d’imposer ses pratiques en matière de "bon usage": en Centrafrique, comme ailleurs en Afrique francophone, ils servent de modèle de référence en matière de "bon français": présents dans l’ensemble du pays, en particulier en brousse où ils jouent le rôle de "notables", relativement nombreux dans la Fonction Publique (beaucoup de responsables sont d’anciens pédagogues de formation reconvertis dans des occupations plus gratifiantes), occupant dans l’État des postes de très haute responsabilité (lors des Indépendances des années 1960, puis lors des Mouvements de Démocratisation des années 1990, la plupart des nouveaux dirigeants politiques sont d’anciens instituteurs ou professeurs50), les enseignants constituent un groupe homogène (par sa formation) et uni (syndicats puissants) qui exerce sans partage ses prérogatives en matière linguistique. Au niveau des objectifs scolaires, tant chez les praticiens (instituteurs ou professeurs de français) que chez les responsables académiques (inspecteurs, conseillers pédagogiques, responsables ministériels), la norme extérieure reste la seule visée. Tout au plus admet-on de tolérer un accent local et quelques centrafricanismes lexicaux (emprunts aux langues locales et surtout au sango), en nombre limité et correspondant à des realia que pour des raisons historiques le français n’a pas eu à désigner avant son implantation en Centrafrique: centrafricanismes de bon aloi, ces termes et cette prononciation donneraient au français une légère couleur locale, d’autant mieux admise que les locuteurs garderaient toujours nettement conscience de l’origine africaine de ces lexies et qu’elles ne risqueraient donc pas de nuire à l’intercompréhension avec les autres francophones. L’acrolecte devrait donc avoir une diffusion élevée et concerner tous ceux qui ont un niveau scolaire de niveau post-baccalauréat.
Dans la pratique, il n’en va pas de même et cette variété ne concerne qu’un nombre réduit d’individus, essentiellement ceux que leur profession a conduit à résider ou à faire des études supérieures en France ou dans les pays francophones. Même les intellectuels réputés compétents en français académique voient leurs discours écrits ou oraux affectés par des variétés plus endogènes, soit par ignorance de la norme exogène, soit par volonté de suivre la norme locale à laquelle ils sont obligés de se conformer sous peine d’être taxés d’utiliser un "gros français" (français recherché et pédant dénoncé comme signe d’acculturation51).
Ce recul de la variété acrolectale s’explique essentiellement par la crise économique et par la faillite du système éducatif, incapable de former des locuteurs francophones performants (par rapport aux objectifs fixés) et aptes à respecter la norme exogène. L’appauvrissement de l’État centrafricain incapable de faire face aux impératifs de scolarisation de masse prônée et partiellement mise en œuvre après l’Indépendance, l’impossibilité pour le maigre budget national de prendre en charge une Fonction publique que les organismes monétaires internationaux jugent trop nombreuse et inefficace, précarisent le statut des fonctionnaires et singulièrement des enseignants. L’absence de l’équipement pédagogique de base52 et le retard dans le versement des salaires, voire leur non-paiement53, déstabilisent les pédagogues et les détournent de leur préoccupations pédagogiques, d’où un absentéisme très important, des grèves à répétition génératrices d’années blanches54 et des résultats scolaires catastrophiques55. Cette crise du système éducatif, qu’on retrouve presque partout en Afrique56, n’est pas sans conséquence sur la motivation et les pratiques pédagogiques des maîtres qui, recrutés dans la précipitation à un niveau de compétence réduit, souvent formés à la hâte, voire pas formés du tout, très peu recyclés, sont souvent abandonnés à eux-mêmes, dans l’incapacité matérielle (faute de livres) de développer, voire même de conserver leur niveau de compétence. Cette crise rejaillit bien sûr sur la pratique et la compétence en français de ceux qui sont professionnellement chargés de l’enseigner. C’est à bon droit que G. Mendo-Ze, 1992, peut donner à son ouvrage Le français en Afrique noire le sous-titre significatif une crise dans les crises. Supposer dans ces conditions que l’École puisse atteindre ces objectifs est une illusion. Les tests pratiqués par Queffélec (1994) concernant le repérage des écarts et des fautes par une population d’élèves-instituteurs en fin de formation et de professeurs de français chevronnés en recyclage, montrent une connaissance très approximative de la norme orthoépique à laquelle ces enseignants substituent, dans leur pratique et leur enseignement, une norme endogène.
7.2. La variété mésolectale
Véhiculée par des locuteurs qui sont statistiquement très largement majoritaires chez les francophones, cette variété, plus permissive, en développement et en voie de stabilisation, tend à devenir la norme endogène du français centrafricain.
Elle comporte une série d’usages déviants par rapport à la norme orthoépique que la majorité des locuteurs sont dans l’incapacité de percevoir comme spécifiques d’un emploi local; ressentant ces usages comme du "bon français", ils ne sont nullement en situation d’insécurité linguistique et assument pleinement leur façon de dire dans une société où la connaissance du "bon français" sert à catégoriser socialement les individus.
Par bien des traits, elle se présente comme une interlangue, qu’une interruption dans le processus d’apprentissage aurait fossilisée, d’où l’intervention de processus de compensation et la fonctionnalisation de certaines structures (faisant appel aux ressources propres de la langue-cible ou aux langues du substrat).
Trois tendances semblent caractériser ce français mésolectal:
– Fonctionnalisation: en tant qu’interlangue, le mésolecte met ainsi en jeu (surtout au plan morpho-syntaxique) un certain nombre de mécanismes et de pratiques linguistiques compensatoires qui visent à pallier ou à masquer l’inachèvement de l’apprentissage: il exploite prioritairement certaines structures de la langue-cible bien connues au détriment d’autres, sous-activées ou laissées en déshérence. Cette fonctionnalisation se manifeste par exemple dans la construction d’un système verbo-temporel spécifique qui actualise surtout les modes indicatif et quasi-nominaux (infinitif en tant que constituant de périphrase verbale et participe passé en tant que forme auxiliée) et développe à l’intérieur de l’indicatif le présent morphologique. La combinaison de ces modes et de ce tiroir permet de signifier aussi bien les époques présentes que passées (à travers le passé composé ou sa variante la périphrase avoir à + infinitif) ou futures (périphrase aller + infinitif). Sans doute cette simplification du système verbo-temporel (qui n’exclut pas que certains locuteurs développent des formes plus complexes) peut-elle s’expliquer par une stratégie d’évitement d’une morphologie perçue à juste titre comme irrégulière et donc difficile à manier. Elle ne contredit pas le fonctionnement du système français dont elle se contente de sur-exploiter certaines virtualités: ainsi le suremploi du déictique là en position post-nominale permet d’actualiser commodément le substantif, tout en respectant les règles de la langue-cible.
À un autre niveau, l’usage préférentiel – sinon exclusif – du style direct pour exprimer le discours rapporté – avec des anacoluthes déroutantes pour le francophone natif – permet d’éviter les transpositions de temps et de personnes qu’implique l’usage du style indirect, et ce sans dénaturer le message.
Cette fonctionnalisation se marque aussi par la tendance à la généralisation des règles de la langue-cible sans prise en compte des exceptions: ainsi en matière de valence verbale, la construction directe a-prépositionnelle sera étendue à des verbes qui se construisent avec préposition (type enseigner les enfants); de même, pour les verbes dont la combinatoire implique des prépositions, le mésolecte sur-emploiera les prépositions avec ou pour plus faciles à interpréter sémantiquement que les prépositions plus ténues de ou à (ex. ce livre est pour Paul au sens de "est à"/"appartient à").
– Hypertrophie de certaines structures du français scolaire écrit: appris prioritairement à l’école, ce français porte la marque de cet apprentissage qui, fût-il interrompu, fait la part belle au code écrit . Le mésolecte tend à développer même à l’oral certaines des structures de français écrit que l’institution scolaire a léguées aux apprenants. Ainsi s’explique le maintien très fréquent (largement supérieur à ce qu’on observe en français oral européen) de l’adverbe ne comme signe de la négation verbale: même en situation informelle cet indice négatif clitique reste présent dans le discours parlé centrafricain, là où il a largement disparu en français central. De même, l’Institution scolaire n’est sans doute pas étrangère à la sur-activation ou à la sous-activation de certains dispositifs. La rareté de la pseudo-clivée (type ce que j’aime, c’est mon pays) s’explique sans doute par son non-apprentissage à l’école, la grammaire scolaire ayant du reste beaucoup de mal à intégrer dans le cadre de l’"analyse logique" traditionnelle les divers constituants du dispositif pseudo-clivé. Inversement, d’autres dispositifs comme le double marquage (type les cours, ils commencent la semaine prochaine) sont très présents, car largement enseignés dans le cursus scolaire.
– Porosité aux langues du substrat: cette variété relativement permissive subit l’influence des langues en contact et singulièrement du sango: Elle recèle donc des interférences, calques, emprunts, écarts relevant de la sémantaxe, que nous avons présentés précédemment (cf. 6.2.) et sur lesquels nous ne reviendrons pas.
7.3. Les variétés basilectales
Utilisées par les analphabètes ou par ceux qui ont été exclus très tôt du système éducatif, ces variétés résultent le plus souvent d’un apprentissage "sur le tas" d’usagers qui n’en font qu’un usage très épisodique. Elles se caractérisent par leur a-systématicité qui rend leur étude très difficile et par leur interpénétration dans la parole avec les langues africaines. Dénigrées sous le nom local de faux français, elles se caractérisent par le caractère très épisodique de leur production par des locuteurs qui sont en situation d’insécurité linguistique et s’efforcent, dès que les circonstances le permettent, de revenir au sango ou aux langues vernaculaires.
7.4. Norme et conflits de variétés
Quels que soient les mécanismes qui ont présidé à son éclosion, il est incontestable que se met en place une norme endogène du français en Centrafrique qui ne se limite pas à un enrichissement lexical ("centrafricanismes") même si celui-ci constitue la partie la plus visible de l’iceberg, ce qui justifie d’ailleurs la place centrale que le présent ouvrage lui accorde. Cette norme endogène tend à supplanter le français acrolectal et standard(isant) au niveau le plus élevé du continuum. En cas de concurrence avec la norme acrolectale la norme mésolectale tend à l’emporter pour diverses raisons:
– raréfaction des contacts avec la norme exogène, liée à la réduction drastique du nombre de coopérants techniques, locuteurs natifs, et à la diminution de l’exposition langagière à cette norme extérieure (en raison de la crise économique, chute massive des achats et de la consommation de "biens culturels" véhiculant cette norme exogène, livres, manuels, journaux, etc.). La situation de quasi-autarcie linguistique de bon nombre de francophones ne peut que favoriser les tendances centrifuges de leur parler;
– poids démographique des locuteurs moyens lettrés, qui isole les locuteurs mésolectaux et les incite, par crainte d’utiliser un gros français, objet de réprobation sociale, à adopter la forme de français la plus commune au plan national;
– rôle des moyens lettrés, en particulier instituteurs, dans l’apprentissage d’une langue dont la diffusion dépend étroitement de l’Institution scolaire. L’École – quelles que soient les instructions officielles qui continuent à privilégier implicitement la variété exogène – joue désormais un rôle démultiplicateur dans la diffusion de la variété mésolectale locale, la seule que la grande majorité des maîtres connaissent, enseignent et utilisent.
– tendance à calquer la permissivité normative du français sur celle de l’autre langue de grande extension, le sango: le succès de la seconde langue officielle comme véhiculaire de diffusion nationale s’explique en partie par sa plasticité, par la coexistence de plusieurs sociolectes et par l’ouverture à des variétés sociolectales et/ou régionales qui contestent la valeur standardisante du sango "ethnique" que son historicité ne suffit pas à instituer en norme légitime unique. L’exemple du sango rend moins cruciale la question de la norme de référence du français et tend à diminuer le sentiment d’insécurité linguistique, même chez les professionnels de la parole.
Tous ces facteurs favorisent la promotion du français mésolectal comme norme de référence pour la communauté francophone centrafricaine; sans doute, la plupart des locuteurs et des décideurs – confrontés à des problèmes encore plus cruciaux – n’ont-ils pas vraiment conscience de cette progressive oblitération de la norme exogène du français par une norme endogène encore instable mais qui fait l’objet néanmoins d’un subtil réglage social; on peut penser cependant qu’à terme la question de la norme du français se posera et que la RCA devra la résoudre dans le cadre d’une politique conséquente d’aménagement linguistique des langues en contact, politique qui fait cruellement défaut à l’heure actuellement en Centrafrique comme dans la plupart des États africains francophones.