6. Français et sango en contact:
de l’interfÉrence au discours mixte
Dans leur article de 1973 "Continuité et discontinuité sociolinguistiques. Hypothèses pour une recherche sur le français en Afrique noire", Wald, Chesny, Hily et Poutignat émettent l’hypothèse que les situations du français en contact avec les langues africaines se distribuent selon un axe allant d’un pôle caractérisée par la situation A à un pôle caractérisé par la situation B. Dans la situation A, le français couvre quelques domaines réservés et restreints – administration, école, écrit – et se trouve en relation avec une "langue véhiculaire africaine vivace qui couvre la totalité de la communication interethnique dans une région donnée, mises à part les fonctions spécifiques concédées au français". Dans la situation B, au contraire, il n’existe pas de véhiculaire africain dominant et le français, sous des formes diverses, assure également la communication interethnique.
Dans les situations de type A, il y aurait une discontinuité entre les communication en français et les autres, avec comme conséquence le maintien d’un français proche de la norme hexagonale: la discontinuité interlinguistique (entre français et langues africaines) s’accompagnerait d’une continuité intralinguistique (entre les variétés de français).
Dans les situations de type B, il y aurait continuité de communication entre les diverses langues en présence (continuité interlinguistique) qui s’accompagnerait d’une discontinuité intralinguistique, le français se dispersant entre la variété normée véhiculée par l’école et les formes hybrides de communication pouvant aller jusqu’à la pidginisation, voire la créolisation (type français populaire ivoirien37 ou français façon du Burkina38).
Il va sans dire, qu’en raison de la forte présence du sango, langue véhiculaire, nationale et officielle, le français de Centrafrique relève, selon les auteurs, de la situation A.
À la suite de B. Maurer (1995), nous reprendrons ces analyses pour les discuter et les nuancer quelque peu en réaménageant le concept de continuum, au centre des interrogations de Wald et alii.
6.1. Sango-français: discontinuité fonctionnelle?
Il n’est pas sûr que la discontinuité fonctionnelle sango-français (de même que la discontinuité sango-langues ethniques39) soit aussi tranchée que certaines analyses un peu rigides l’ont suggéré40.
La progression du sango fait que cette langue peut co-intervenir (avec le français) dans des domaines qui relevaient traditionnellement de la sphère d’usage du français: sauf peut-être dans le discours destiné aux étrangers non sangophones ou dans le discours scientifique pointu, il n’y a pratiquement plus de domaines dont le sango soit exclu, sans cependant que le français ait disparu de ces domaines auxquels a accédé le sango. Le choix de l’un ou l’autre code dépend alors de considérations pragmatiques dont seules des analyses micro-sociolinguistiques fines rendraient compte.
Inversement, le français peut intervenir dans des domaines traditionnellement réservés au sango: "il existe un certain nombre d’usages marginaux du français qui ont souvent pour but d’affirmer sa position sociale. Cela peut aller des injures de l’ivrogne illettré au discours mixte des étudiants et des fonctionnaires" (Wenezoui, 1990: 543). Comme le note Wald "dans les usages fonctionnalisés (…) la délimitation du code du discours dépend alors à la fois des alternatives de la représentation collective et de la stratégie assumée ou imputée au sujet, et non pas d’un catalogue invariable d’attributs langagiers qui ferait correspondre des moyens linguistiques stables à des finalités sociales préétablies." (Wald, 1989: 123).
Ces chevauchements fonctionnels de plus en plus courants – à Bangui du moins – montrent les limites de la thèse de la discontinuité interlinguistique, même au strict plan fonctionnel.
6.2. Porosité des codes: influences réciproques français-sango
Les contacts fréquents entre sango et français sont à l’origine d’interférences et d’emprunts fréquents.
6.2.1. Interférences
Parmi les nombreuses définitions qu’a connues depuis Weinreich ce concept, on retiendra celle d’Hamers & Blanc (1983: 452) pour qui l’interférence désigne "des problèmes d’apprentissage dans lesquels l’apprenant transfère le plus souvent inconsciemment et de façon inappropriée des éléments et des traits d’une langue connue dans la langue cible".
Tous les auteurs qui se sont penchés sur la situation centrafricaine s’accordent sur l’abondance de ces interférences entre français et sango. Ainsi, J.-D. Penel (1980: 9) propose une esquisse de typologie de ces interférences du sango dans le français local:
6.2.1.1.
– "des mots, des expressions, des tournures ne sont, en réalité, que des traductions pures et simples du sango": il s’agit là de ce que l’on nomme habituellement des calques, ceux-ci pouvant être considérés comme des interférences au sens le plus restreint du terme: ainsi pourront se trouver affectés:– la diathèse verbale: un verbe employé à la voie active en sango conditionne une construction à la même voie en français:
il assit sous un grand arbre calque de lo duti na gbe ti mbeni kota keke.
son chien promène dans la forêt calque de mbo ti lo a fono na ya ti ngonda.
– l’usage des prépositions dans la combinatoire verbale:
il n’a pas réalisé à sa promesse calque de lo sala yé ti jéndo ti lo ape (ti = "à") 41.
6.2.1.2.
– "dans certains cas, il y a correspondance directe du style parlé sango dans le français écrit. Sans être des fautes à proprement parler, il s’agit pourtant là de façons de parler qui ont besoin d’être transposées et non pas seulement traduites mot à mot": ces interférences plus subtiles relèvent de ce que G. Manessy appelle la sémantaxe, c’est-à-dire "des manière africaines de voir les choses et de caractériser l’expérience" qui pourraient influencer le discours en français du locuteur africain. Dans l’enquête effectuée pour le projet "Norme endogène et normes pédagogiques", M. Wenezoui a cru pouvoir relever quelques faits de sémantaxe:– la postposition de termes comme vraiment, quoi, là , pour marquer une émotion forte,
– la répétition de certains mots dans les énumérations (tant, tant, tant; tel, tel),
– l’absence d’articulation logique entre les verbes (tu es tué, tu es mangé).
Il faudrait y ajouter un goût pour la formule, pour les mots rares qui peuvent impressionner l’interlocuteur, celui qui en use pouvant se voir reprocher de parler un "gros français".
6.2.1.3.
– "Certains mots français sont employés en sango et réapparaissent lorsque les élèves vont composer leur texte en français. Seulement ces mots ont un usage et un sens nouveau que leur ont conférés les locuteurs sango. Aussi, en revenant au français, ils engendrent des fautes parce qu’ils sont devenus en réalité de véritables mots sango": ce dernier point réfère à certains mécanismes d’emprunts réciproques des deux langues en contact, la langue d’origine pouvant intégrer dans sa variété locale des lexèmes de son propre fonds dotés de signifiés altérés par leur passage dans la langue emprunteuse. Ainsi dans un énoncé commeil disait à ses familles qu’il y aura un festin ce soir,
famille possède le sens de "parents" ou "amis" qu’il a pris en sango par exemple dans la formule de salutation töngana nye fami? qui réfère aussi bien à un membre de la parenté qu’à une personne avec qui l’on entretient des relations amicales.
6.2.2. Emprunts
Si l’on définit l’emprunt comme le processus par lequel "un élément d’une langue [est] intégré au système linguistique d’une autre langue" (Hamers & Blanc, 1983: 452), il existe deux types d’emprunts en fonction du degré d’intégration:
6.2.2.1. L’emprunt intégré
Relèvent de cette catégorie les termes que Diki-Kidiri propose d’appeler "appropriation" car le locuteur n’a pas conscience qu’il s’agit d’un mot étranger. L’intégration peut se faire à trois niveaux:
– au niveau phonologique, c’est-à-dire en respectant les lois phonologiques de la langue d’accueil. Ainsi par exemple, la structure syllabique CCV n’existant pas en sango, les mots français apprenti, franc, mètre deviennent respectivement aparande, falanga, metere;
– au niveau sémantique: le mot peut prendre dans la langue d’arrivée un sens distinct de celui de la langue d’origine. Ainsi dans le sens français ’ sango, pensée prend le sens de "préoccupation, souci", comme dans:
pensée ahon ndo be ti mbi tara
/pensée/p.r. dépasser/dessus/ventre/pour/moi/grand-père/
"les soucis me tuent, grand-père" (Beyom, 1989: 54).
De même kömända (issu de commandant) désigne toute personne investie d’autorité, qu’elle soit civile ou militaire, tout comme trafic désigne un "car de brousse".
– au niveau morphosyntaxique: le mot peut-être accolé à un autre mot (sango ou français) selon un procédé de composition qui permettra la création d’un nouveau syntagme. Ainsi car ("véhicule de transport des voyageurs") est employé dans le syntagme ga na car, littéralement "vient/avec/car" pour désigner le nouveau citadin, la personne qui vient d’arriver en ville.
Dans ce dernier cas, il n’y aura plus possibilité de séparer le mot français des autres composants du syntagme et même un locuteur lettré, s’il utilise ce mot, ne percevra plus son origine. S’il l’emploie dans une phrase française, il le fera précéder, comme pour une citation, d’une expression du type "comme ce que nous appelons à Bangui…".
6.2.2.2. L’emprunt spontané
Il existe par contre des mots dont les bilingues sont conscients de l’origine même s’ils sont intégrés dans le sango par les analphabètes. Ces mots peuvent donc recevoir une prononciation phonologiquement adaptée au sango lorsqu’ils sont employés par quelqu’un qui ne connaît pas le français ou même par un lettré lorsqu’il s’adresse à un non-francophone. Par contre, leur prononciation normative en français sera utilisée si l’interlocuteur dispose d’une bonne compétence en français. De même, un terme qui a changé de sens en passant dans le sango pourra retrouver son sens d’origine. Tel est par ex. le cas de dimâsi (dimanche): outre son sens de "septième jour de la semaine", ce mot signifie aussi "semaine (durée)". On dira par exemple:
mbï sâra dimâsï ôko "je suis resté une semaine".
Une même personne, selon le degré de bilinguisme de son interlocuteur, pourra employer en français le mot avec l’un ou l’autre sens.
Avons-nous affaire ici à un emprunt intégré (c’est-à-dire une appropriation) ou à ce que Weinreich nomme un emprunt spontané? Dans cette dernière hypothèse, tout mot de la langue française est susceptible d’être emprunté spontanément par un locuteur bilingue sango/français.
Il existe cependant des différences entre ces deux types d’emprunts: la première concerne le caractère volontaire et conscient des emprunts spontanés alors que ceux qui sont intégrés le sont inconsciemment. En effet, c’est parce qu’il a conscience du changement de code que le lettré change sa prononciation alors que l’illettré ne le fait pas. Le premier identifiera le terme et ne cherchera pas à le déformer artificiellement pour le faire entrer dans son discours en sango. Ainsi un étudiant pour exprimer "je vais à l’hôpital" dira plus volontiers mbï gue na hôpital que mbï gue na labatäni , forme courante pour un analphabète (labatäni étant bien sûr la forme sango pour hôpital).
La deuxième différence rejoint la distinction saussurienne entre langue et parole. L’appropriation est du domaine de la langue et tout emprunt établi doit figurer dans un dictionnaire42. L’emprunt spontané est du domaine de la parole. Il n’est produit que dans le discours et la langue n’en porte pas la trace. De ce point de vue l’emprunt spontané rejoint l’alternance codique qui est elle aussi du côté de la parole et traduit à un degré encore plus élevé le mélange des codes.
6.3. Alternance codique
Relèvent de l’alternance codique des énoncés comme le suivant, produit par le même étudiant malade:
mbênï maladie a mû mbï, mbï gue na hôpital tî soigner terê tî mbï, parce que la médecine traditionnelle, moi, je n’y crois pas beaucoup, mbï yê äpe (littéralement "la maladie m’a pris, je suis allé à l’hôpital pour soigner mon corps […] je ne veux pas").
6.3.1. Dénomination et délimitation
Pour désigner un énoncé comme le précédent où apparaît ce que Baylon (1991:152) définit par "changement ou alternance de langues ou de variétés linguistiques dans un discours ou une conversation", les linguistes ont proposé toute une série de termes qui traduisent l’abondance et la variété des approches. Si certains chercheurs reprennent la terminologie anglo-saxonne et utilisent code-switching (terme inventé par E. Haugen dès 1956), code-mixing ou code-changing, d’autres recourent aux concepts de formation française comme alternance codique (employé dans la traduction de Discourse strategies de Gumperz), alternance des codes (Hamers et Blanc), alternance des langues (Gardner-Chloros), métissage linguistique (Sesep N’Sial) pour ne citer que ceux-là.
Cette pléthore terminologique traduit les difficultés que les linguistes ont à délimiter le phénomène de discours mixte que la définition trop concise de Baylon ne différencie pas nettement de l’interférence ou de l’emprunt.
Gardner-Chloros (1983: 27-28) permet cependant de distinguer plus précisément les phénomènes lorsqu’elle note que dans l’interférence et l’emprunt, la distance entre les deux langues tend à être abolie, ce qui n’est pas le cas dans le discours mixte: "l’interférence et l’intégration sont des instances de nivellement ou de rapprochement des deux codes tandis que dans le code-switching, le caractère distinct des deux codes est préservé […] On parle de code-switching dans la situation où des locuteurs bilingues qui pourraient faire converger leurs deux langues -puisque l’interlocuteur parle aussi les deux langues en question- ne le font pas, au moins au-delà de certaines limites"43.
Ce phénomène semble bien répandu dans le cas des contacts français/langues africaines et commence à être bien étudié44: une partie importante des communications au colloque d’Aix-en-Provence sur le français parlé en Afrique (cf. Queffélec éd., à paraître) y est d’ailleurs consacrée.
Pour la Centrafrique, les études du discours mixte local appelé franc-sango sont essentiellement dues à M. Wenezoui (1988 a et b, 1989, 1994, 1996). Dès sa communication au colloque de Nice (1987), elle pose le problème de savoir si de la rencontre de L1 (sango) et L2 (français) ne naît pas une L3 (franc-sango) qui aurait ses propres règles. Dans ses travaux ultérieurs, elle développe ce point de vue et montre, dans le prolongement des travaux de Poplack, qu’en franc-sango les mots français ne sont pas intégrés dans le sango n’importe comment et n’importe quand. Le franc-sango des étudiants banguissois comporte soit une alternance d’énoncés ou de fragments d’énoncés en français et en sango, soit des énoncés "dans lesquels les mots français sont présents et portent les marques morphologiques du sango" (Wenezoui, 1988: 97): pour les noms, les marques ’a- du pluriel et n’i (postposée) de détermination, pour les verbes, k‰ préposé, à l’inaccompli, aw`e postposé à l’inaccompli, voire même le dérivatif -ngØ qui forme en sango des "participes"; la forme verbale française infinitive employée en fonction prédicative est régulièrement précédée du pronom sujet apposé a obligatoire en sango. L’utilisation des mots français ne répond apparemment pas au souci de pallier les insuffisances du vocabulaire sango et d’ailleurs ils ne s’y incorporent pas: "l’usage des mots français se limite à la durée de l’acte de production langagière et l’usage des mots français intégrés dans la langue est rare" (Wenezoui, 1987: 2). Tout est fait pour que les termes français soient reconnus comme tels: les verbes modaux sont ainsi fléchis en français mØ dois ("tu dois"), mØ devrais ("tu devrais"). Les deux tiers des énoncés mixtes commencent par un mot français; il s’agit le plus souvent de termes servant à introduire le discours qui permettent d’adapter le message à la situation d’énonciation. Le sango dispose de mots équivalents mais il n’y est pas fait appel et il paraît donc s’instituer une complémentarité: le message est construit en sango, par application des règles grammaticales de la langue, mais il est actualisé et énoncé par référence au français et au moyen de procédés procurés par celui-ci. Le franc-sango (ou du moins cette forme de franc-sango) est du sango "parlé à la manière française"45.
Par ailleurs, l’alternance de code peut intervenir de manière "fluide" c’est-à-dire sans pause, sans hésitation, mais le plus souvent il est favorisé par certains facteurs d’ordre stylistique (ce que E. Hatch, 1973, appelle "rhetorical devices"), comme des exclamations, des questions, des hésitations, des explications, etc., procédés auxquels il faudrait ajouter le "tag-switching", c’est-à-dire l’emploi d’expressions comme n’est-ce-pas?, alors, etc., ou ce que Jakobson appelle des embrayeurs du type bon, mais, et puis, etc. Parfois en revanche, ce changement de code est signalé par le locuteur et se voit "baliser" en sango par des formules consacrées sô munzû a tene ou sô na yângâ tî faranzi a tene .
Cependant, comme les alternances ne sont pas toutes balisées et que certaines interviennent sans hésitation ni pause, on peut se demander ce qui distingue l’alternance de l’emprunt spontané. L’alternance serait identifiée par la conformité de l’énoncé avec ce que Poplack nomme "la règle de la contrainte": "l’alternance peut se produire librement entre deux éléments quelconques d’une phrase pourvu qu’ils soient ordonnés de la même façon selon les règles de leurs grammaires respectives" (Poplack,1988: 23). Les croisements sont donc interdits46.
6.3.2. Usages
Du point de vue sociolinguistique, l’usage de l’alternance codique est nettement catégorisable socio-culturellement: elle est l’apanage des bilingues possédant une bonne connaissance du français et donc situés au sommet du continuum. Chez ces bilingues (étudiants, fonctionnaires) le sango alterne avec le français dans beaucoup de circonstances de la vie quotidienne. Cet interlecte apparaît dans les échanges entre pairs, par exemple dans l’interaction suivante entre des étudiants qui évoquent le sort d’un ancien condisciple:
– Chef de chorale là? – Il est chômeur! lo mû cours na yâ tî â privé sô. Lo wara 10000 francs na fin du mois, lo vivre na nî awe.
(" -Le chef de chorale? - Il est chômeur (sous entendu: il n’est pas intégré dans la fonction publique ou bien il n’a pas trouvé un poste fixe bien rémunéré). Il donne des cours dans un lycée privé pour un salaire de 10000 francs par mois (10000 F CFA bien entendu). Il se débrouille avec ça, c’est tout").
Ce franc-sango a tenu une place importante comme medium dans le "Grand Débat National" de 1993 au cours duquel des personnes de statut social assez élevé étaient sommées de s’expliquer devant des commissions d’enquête, en sango (pour que le peuple comprenne): On a pu ainsi y relever des énoncés comme le suivant où l’intervenant qui s’est approprié le français et a bien du mal à tenir un discours en sango fait largement appel au franc-sango:
mbi penser…problème sô si… âla fa na ë fafadë sô ge… mbi tî bê tî mbi fadë… mbi bâ tënë sô acommencer ti tene… dès le début nî… mbi ûnda fadë motion tî précision…parce que mbi bâ que affaire nî a yeke presque personnelle alors, c’est pourquoi… mbi bâ que fadë ..ë yeke compétents tï tene ë discuter na ndo tî affaire sô a yeke personnelle pepë .
Au niveau des représentations, le franc-sango est souvent mal perçu, même de ses propres utilisateurs, puisqu’une expérience de "matched-guise" testant les réactions des étudiants de la Faculté des Lettres de Bangui à des discours en français, en sango et en franc-sango révèle que "les locuteurs s’exprimant en franc-sango cristallisent tous les jugements négatifs tant pour les qualités morales que pour les qualités intellectuelles" (Gerbault-Wenezoui, 1988:15).
Cette distanciation explique peut-être qu’il soit mis à contribution dans le théâtre "populaire" centrafricain qui le met en scène tant par souci de réalisme que pour ses vertus comiques (cf. Moussa Abdoulaye, 1994).
Il est aussi souvent utilisé dans la chanson centrafricaine, en particulier dans les chants d’orchestre: on citera à titre d’exemple les premières strophes de Kilomètre cinq de Canon Star (1985)47:
Attention yeye yeye, attention chéri oo!
Attention yeye yeye, attention au kilomètre cinq!
Zone Cinq, quartier populaire tî Bangî
Kilomètre cinq, quartier tî bïngö fûu na li tî âzo!
Kilomètre cinq, quartier tï péché, quartier tîsïökpärï!
Mo sï na yâtî Zone Cinq na Cinq Kilo,
meo tene mo’ ke kûi äme.
Mo ‘ke wara âcentrafricaine sô azäzängö o.
Mo ‘ke wara äw^lï i sö aînga tî yü bongö.
Ala sö apeut tî détourner kôlï tî mo,
sans que mo mä yâ nî äpe. C’est dangereux!
Le fait que ce type de chanson fonctionne comme un modèle pour beaucoup de jeunes (langage "branché") et soit rédigé par des compositeurs musiciens n’ayant souvent qu’une connaissance limité du français (acquis généralement de manière informelle48) montre que le franc-sango déborde de son milieu d’origine (étudiants, fonctionnaires) pour toucher des couches plus larges de jeunes urbains qui s’y reconnaissent souvent malgré eux49.
Cette extension confirme bien une forme d’appropriation du franc-sango par la jeunesse centrafricaine, ce qui confirme les intuitions de P. Wald (1990) pour qui le discours métissé français/langues africaines est une des formes d’"appropriation du vernaculaire français". Cette appropriation se manifestera aussi dans l’émergence de variétés de français endogène.