5. Statut et emplois du français
Nous nous référerons ici à la grille d’analyse des situations linguistiques dans l’espace francophone élaborée à l’Institut d’Études Créoles et Francophones de l’Université de Provence (1988). Malgré ses limites (explicitées par exemple par Dumont-Maurer (1995: 56-57), cette grille constitue un étalon21 commode pour évaluer le "status" (statut et fonctions) des langues en contact. En revanche, les catégorisations proposées pour l’étude du "corpus" (mode d’appropriation et d’usage de la compétence linguistique) nous semblent trop puissantes et font appel à des concepts trop flous pour que nous puissions l’appliquer telle quelle.
5.1. Status
5.1.1. Officialité
Elle se trouve partagée depuis 1991 (loi 91/003 du 8.3.91 confirmée par l’article 17 de la Constitution de la Cinquième République (ratifiée le 28.12.94) entre le français et le sango qui, au terme d’un parcours long et difficile, voit enfin reconnaître sa place.
5.1.2. Usages institutionnalisés
5.1.2.1. Textes officiels
Le Journal Officiel de la République et les textes de loi sont publiés uniquement en français. Au Parlement, les projets de lois soumis à l’examen des députés sont rédigés en français. La langue utilisée pendant les débats est principalement le français en complémentarité avec le sango22. Les discours officiels du chef de l’État sont souvent rédigés en français puis ils sont "traduits" en sango, la différence entre les deux versions étant souvent importante. Les personnalités politiques (députés par exemple) ou administratives (préfets etc.) s’adressent au peuple essentiellement en sango. Le Grand Débat National (1992), version centrafricaine des Conférences Nationales qui fleurirent sur le continent au début des années 90, fut diffusé à la radio et à la télévision. Les débats devaient se tenir en sango afin de faciliter la compréhension des masses populaires. Cependant, on a pu y mesurer toute la difficulté qu’ont les responsables centrafricains à utiliser un vocabulaire administratif et technique dans la langue nationale.
5.1.2.2. Textes administratifs nationaux
Tous les textes et documents administratifs sont également rédigés en français: règlements, notes de service, arrêtés, correspondances administratives, comptes rendus des séances de travail entre agents d’un même service qui doivent faire l’objet d’un procès verbal. Le français est donc la seule langue de travail écrite de l’administration publique centrafricaine. À ce titre, le recrutement des agents de la Fonction Publique ne tient compte que de leur compétence en français.
À l’oral, la distribution des langues dans l’Administration est plus complexe: Dans les interactions de type formel entre fonctionnaires possédant la maîtrise du français, l’usage du français semble prioritaire mais l’usage du sango n’est pas exclu. Dans les situations informelles en revanche, il est fréquent de voir ces mêmes agents utiliser le sango principalement à l’égard des subordonnés (ex: chef de service face à une secrétaire ou à un planton).
5.1.2.3. Justice
En principe, les tribunaux fonctionnent en français, mais lorsque le prévenu ignore cette langue, le magistrat s’adresse à lui en sango. Les arrêts sont rendus en français et une interprétation en est faite à l’accusé en langue nationale. Le système judiciaire est fondé sur le français et les textes juridiques sont rédigés exclusivement dans cette langue. Le code civil, le code pénal, le code commercial sont en français et directement inspirés des textes de l’ex-Métropole. Toutefois, on a pu noter de la part de certains intellectuels centrafricains une volonté d’enrichir leur langue d’un vocabulaire juridique en langue nationale (cf. Diki-Kidiri, 1982) et une commission de traduction du code civil s’était mise en place à la fin des années 80.
5.1.2.4. Administration locale
Entre administrateurs et administrés, l’emploi du français intervient dans un type de rapport hiérarchique: le supérieur hiérarchique crée la distance entre lui et son interlocuteur et affirme ainsi son autorité en recourant au français. De même, le citoyen qui demande audience à une autorité se doit, s’il le peut, de s’adresser à lui en français. Mais très vite, le sango est dans la plupart des cas employé, soit parce que l’un des interlocuteurs ne peut soutenir la conversation, soit parce que l’autorité cherche à le mettre à l’aise (sur ce point, cf. Wald et Poutignat, 1979). Le recours au français n’intervient que lorsque l’un des intervenants a l’intention de produire un effet (manifester son autorité le plus souvent); autrement, l’usage exclusif du français par un agent de l’État en communication avec le public est assez mal perçu (et ressenti comme un signe d’autoritarisme ou d’aliénation culturelle): ainsi, dans les centres de soins, les dispensaires, les hôpitaux, où le personnel soignant est en contact avec des patients parlant souvent mal ou même pas du tout le français, l’usage du sango s’est imposé.
Pour ce qui est de la vie politique, syndicale et associative (la RCA a renoué avec le multipartisme à la fin de la Présidence du Général Kolingba), les partis politiques utilisent volontiers le français pour la diffusion de leurs écrits, mais il est assez mal vu, dans les réunions, de s’adresser aux militants uniquement en français: là aussi le discours mixte ou à dominante sango est de règle. Cette tradition de s’adresser aux électeurs en sango remonte d’ailleurs à l’époque de la lutte pour l’Indépendance où l’on rencontrait le même phénomène. La situation n’a donc pas évolué: même si les militants souhaitent employer le sango pour s’adresser au peuple, peu parmi eux maîtrisent suffisamment le sango pour l’utiliser autrement que dans la vie quotidienne.
5.1.2.5. Religion
Nous avons vu le rôle des religieux catholiques et protestants dans la diffusion du sango: conformément à cette tradition, le sango tient une place primordiale dans les offices chrétiens; cependant le français y est aussi utilisé mais dans une faible mesure (certains chants sont en français par exemple). À la radio, les émissions religieuses chrétiennes sont diffusées en sango.
En revanche, chez les Musulmans, l’arabe classique est la langue du culte (cf. supra).
5.1.3. L’Éducation
5.1.3.1. L’École traditionnelle
Le français y demeure la seule langue d’enseignement malgré les tentatives d’introduction du sango: en 1974, l’IPN fut créé (avec mission, entre autres, de préparer l’introduction de la langue nationale dans l’ensemble du système éducatif). À cet effet, un programme fut lancé en ce sens en 1975. Au bout de deux ans, 150 classes étaient concernées dans le cadre de ce qui fut nommé "école de promotion collective". Mal préparée, mal programmée, cette opération fut un échec. En 1981, les "États Généraux de l’Éducation" remirent à l’ordre du jour le problème. Les recommandations formulées lors de cette réunion furent à l’origine de l’ordonnance n°84/031 du 14 mai 1984 qui stipule en son article 36: "l’enseignement est dispensé en français, langue officielle et en sango, langue nationale". Or, depuis plus de dix ans, les dispositions prises par cette ordonnance sont restées lettre morte et le français continue à être la seule langue officiellement employée dans l’enseignement.
Sur le terrain, dans les classes primaires, il en va tout autrement puisque certains enseignants utilisent le sango pour donner des explications à des élèves qui ne comprennent pas les notions exprimées en français. Cependant cette pratique n’est pas conforme aux instructions officielles. Dans le secondaire, la langue d’enseignement est bien sûr le français mais des cours de langue anglaise, espagnole, allemande sont aussi dispensés. Ces langues étrangères sont aussi étudiées à l’Université. L’étude de la langue et de la littérature française est approfondie au Département de Lettres Modernes où il existait aussi des cours de linguistique sango dans les années 80.
5.1.3.2. L’éducation non formelle
C’est dans ce domaine que le sango joue son plus grand rôle. Directement rattaché au Secrétariat Général de l’Éducation Nationale, le service de l’Éducation Non Formelle qui a pour but, avec la collaboration des O.N.G., de coordonner les activités d’alphabétisation ou de recyclage et de promouvoir la culture centrafricaine et le sango, s’occupe à la fois de l’alphabétisation des adultes et de l’éducation permanente.
Pour ce qui est de l’alphabétisation des adultes assurée par les institutions publiques ou des organismes privés avec comme objectif l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, l’enseignement est donné en sango par des encadreurs recrutés dans les communautés mêmes (quartiers ou villages) avec un niveau scolaire variable (généralement fondamental II). Pris en charge par la communauté locale (avec le soutien financier des organismes internationaux) et très faiblement rémunérés (ce qui apparente leur tâche à du quasi-bénévolat), ils enseignent à des apprenants dont l’âge est compris entre 15 et 45 ans. Cette alphabétisation fonctionnelle, parfois liée à l’apprentissage de certaines techniques culturales (ex.: café, coton) ou de certains petits métiers23, est fondée sur le sango mais ménage cependant des passerelles entre le sango et le français afin que les néo-alphabètes ne se sentent pas vraiment dépaysés face à leurs concitoyens issus des écoles traditionnelles.
Pour ce qui est de l’éducation permanente généralement organisée sous forme de cours du soir, elle s’adresse surtout à des adolescents qui, pour des raisons sociales, ont dû abandonner l’enseignement traditionnel. Elle permet également la promotion interne des fonctionnaires24. Dispensé en français, cet enseignement adopte les programmes de l’enseignement traditionnel. Dans cet esprit, un Collège d’Éducation Permanente a été créé au camp Kasaï-Garde à Bangui.
5.1.4. Moyens de communication de masse
5.1.4.1. Presse écrite
À l’époque de la lutte pour l’Indépendance, plusieurs journaux (assez minces toutefois) paraissaient en français mais aussi en sango. Sous le régime Bokassa, la presse écrite fut muselée et les productions – souvent éphémères – devaient obligatoirement recevoir le visa de censure. Rédigées en français, elles se réduisaient bien souvent à des éloges dithyrambiques de celui qui allait devenir Empereur de Centrafrique. Après la chute du régime, lorsqu’on voulut instaurer la démocratie (fin 79 à 81), plusieurs feuillets circulèrent, dans leur grande majorité écrits dans cette langue. Le quotidien25 national E lé Songo, instauré par le régime Kolingba, portait un titre en sango mais son contenu était rédigé intégralement en français. À la fin de ce régime, lorsque fut instauré le multipartisme, d’autres productions apparurent, pratiquement toutes rédigées en français. Les choses n’ont guère changé depuis et en l’absence d’un véritable quotidien après la disparition fin 1993 d’E lé Songo, la presse hebdomadaire ou mensuelle (pratiquement uniquement en français26) végète27: paraissant très irrégulièrement (cf. notre bibliographie des ouvrages de presse dépouillés), elle n’est guère diffusée en dehors de la capitale (où il n’est pas toujours aisé de se la procurer) et de certaines grandes villes de province; d’ailleurs, les différents titres à la périodicité très variable et à la vie souvent éphémère ne sont tirés qu’à un nombre réduit d’exemplaires.
Pour ce qui est du sango, il n’est guère que les brochures destinées au monde rural et ayant un objectif didactique qui soient rédigées dans cette langue: elles émanent d’associations le plus souvent religieuses.
5.1.4.2. Radio
L’État centrafricain dispose d’une chaîne radiophonique gérée par le Ministère de la Communication. Cette chaîne, Radio-Centrafrique (communément appelée "Radio Bangui") est captée sur toute l’étendue du territoire et favorise ainsi la diffusion de l’information à divers endroits de l’espace national. Émettant en sango et en français pendant 18h. 30 par jour elle est d’ailleurs la seule institution véritablement bilingue: 70% environ des programmes sont en sango et concernent surtout des émissions de variétés et des magazines diffusés par divers ministères ou organismes. Ces magazines ayant pour thème la santé, l’éducation, l’agriculture, etc. ont pour objectif l’éducation populaire. Quant aux bulletins d’information, ils sont diffusés tour à tour en sango et en français; la comparaison des deux types de bulletins fait apparaître que la durée et la qualité des informations est nettement plus réduite en sango (165 minutes par jour d’informations en français contre 120 minutes d’informations en sango).
Depuis le 4.1.1995 une radio religieuse d’origine catholique mais à vocation chrétienne œcuménique, Radio-Notre-Dame, émet sur modulation de fréquence depuis Bangui, mais ne dessert que cette ville et ses environs. Ses programmes, bilingues mais avec large prépondérance du sango, sont généralistes tout en développant surtout les thèmes religieux28. Les radio locales de faible portée qui éduquent et sensibilisent les populations rurales privilégient également le sango.
Par ailleurs sont aussi captées les radios francophones comme Radio-France-Internationale (RFI) et Africa n°1 (qui, basée au Gabon, émet en français 24 heures sur 24): elles sont très écoutées par les personnes lassées de la propagande diffusée par les différents régimes et ayant soif d’informations plus objectives.
5.1.4.3. Télévision
Pendant longtemps les téléspectateurs centrafricains (relativement peu nombreux en dehors de Bangui) n’ont disposé que d’une seule chaîne nationale, Télé-Centrafrique, n’émettant que 7 heures par jour. Celle-ci diffusait quelques magazines et un journal parlé en sango, mais la production nationale bilingue étant limitée, le reste des émissions (essentiellement documentaires, films télévisuels ou émissions de variétés souvent anciennes) se faisait en français. Depuis quelques années, grâce à un accord avec les chaînes de télévision française, elle émet plus longtemps (10 h. 30 par jour) et offre des programmes plus variés et plus distrayants; la place du français y est prépondérante: ainsi les journaux télévisés en français occupent 106 minutes d’antenne contre 45 minutes pour leurs homologues en sango.
Par ailleurs, un nombre sans cesse croissant de téléspectateurs captent les émissions de Canal France International qui par ailleurs émet en direct sur Télé-Centrafrique pendant au moins une heure par jour.
5.1.4.4. Cinéma et productions culturelles
La production culturelle de la RCA reste quantitativement modeste: ainsi, le Bureau Centrafricain des Droits d’Auteurs (BUCADA) ne recense en 1991 que 124 auteurs:
– section lyrique (musique, poésie): 86 auteurs;
– section littéraire (roman, nouvelle): 18 auteurs;
– section dramatique: 9 auteurs;
– section arts figuratifs: 6 auteurs;
– section édition: 3 auteurs;
– section radio et cinéma: 1 auteur.
Sans doute, comme le note le journaliste d’E lé songo (15/11/91) cet "effectif dérisoire si on le compare avec le nombre de créateurs de l’esprit que renferme la République Centrafricaine" ne donne qu’une image partielle de la réalité mais il montre cependant le rôle prépondérant des musiciens.
Chanson
: À de très rares exceptions près (usage du lingala, des langues ethniques, rarement du français), la chanson centrafricaine depuis l’Indépendance est très majoritairement produite en sango, ou plus exactement en franc-sango. En effet, le sango des chants d’orchestre est fortement influencé par le français: Selon Penel, "une enquête effectuée sur 600 chants nous a montré qu’il y a un peu plus de 8% de mots français dans ces textes". Les corpus réunis par Saulnier dans Bangui chante (1993) présentent un panorama de cette chanson très populaire dans les bars-dancings et révèlent un spectre très large dans l’emploi des codes depuis les chansons de Jude Bondeze écrites dans un sango non contaminé jusqu’aux textes chantés intégralement en français avec tous les degrés possibles d’interpénétration du français et du sango: la majorité des textes offre un mélange de sango et de franc-sango. Comme le note Saulnier (1989: 202) "Si donc il y a une moyenne [dans le mélange des codes], il y a des extrêmes: d’un côté le refus quasi-total [du français], de l’autre de proche en proche, nous arrivons à des chants, non en sango, mais en français".Radio-Centrafrique diffuse parfois des chansons populaires françaises mais celles-ci ne sont que modérément goûtées des auditeurs.
Théâtre
: Très prisé par le public centrafricain et surtout par le public scolaire, il est joué pour une grande part en français soit parce que l’auteur est français (Molière est très apprécié) soit parce qu’il est écrit par des auteurs centrafricains de langue française (B. Siango, F. A. Ipeko-Etomane, F. Niamolo, E. Goyémidé, Goneyo-Repago, Dekean Zama etc.). Ces textes écrits souvent dans une langue réaliste proche du français couramment utilisé par les Centrafricains constituent un riche répertoire de centrafricanismes et à ce titre offrent un corpus d’étude très productif pour notre inventaire.Ces dernières années ont vu par ailleurs l’émergence d’un théâtre en sango qui fait recette: on s’y moque volontiers des accents régionaux et des gens qui parlent mal le français ou qui l’utilisent trop, ce qui leur donne un air prétentieux.
Cinéma
: La production centrafricaine étant quasiment inexistante (à l’exception de quelques documentaires réalisés pour la télévision), le public des salles de cinéma classiques (assez rares) et des ciné-vidéo (en pleine expansion) du pays n’a accès qu’à des films réalisés, doublés (en particulier pour les films anglo-saxons) ou sous-titrés en français (pour les films asiatiques).5.1.4.5. Édition
À notre connaissance, il n’existe pas vraiment de maison d’édition centrafricaine en dehors des éditions Saint-Paul qui diffusent des ouvrages à caractère religieux ou didactique, en sango et en français. L’essentiel de la littérature centrafricaine est édité à l’étranger (France surtout ou Afrique francophone) et rédigé en français. La revue Notre Librairie, dans sa livraison d’avril-mai 1989, lui a consacré un numéro spécial très riche de 129 pages auquel on se reportera29. Cette littérature, de qualité mais souvent restée inédite, est peu connue, tant à l’intérieur du pays30 qu’à l’étranger31; elle traverse dans les années 1990 une très grave crise et la bibliographie de notre corpus littéraire révèle que depuis le début de la décennie il n’y a pratiquement pas eu de nouvelle œuvre éditée.
Pour ce qui est du sango, en dehors de quelques tentatives (cf. certains poèmes écrits ou traduits en sango à la fin de l’ouvrage de Diki-kidiri Le sango s’écrit aussi), la littérature publiée dans cette langue est très réduite.
5.1.5. Secteurs secondaires et tertiaires privés
La République Centrafricaine étant un pays surtout rural, ces secteurs sont peu développés.
Pour le secteur formel, l’accès à l’emploi et à la promotion professionnelle passe par la maîtrise du français.
En revanche, en ce qui concerne ce que les économistes appellent le secteur informel (petits commerçants, revendeurs, etc.), il va de soi que la connaissance du sango est seule nécessaire, même si l’on trouve dans ce secteur de plus en plus de jeunes déscolarisés (les boubanguérés) qui ont une bonne maîtrise du français.
5.1.6. Bilan de l’estimation du Status
| Status | Évaluation RCA | Total possible |
| Officialité | 6 | 12 |
| Textes officiels | 4 | 4 |
| Text. admin. nation. | 4 | 4 |
| Justice | 3 | 4 |
| Administr. locale | 2 | 4 |
| Religion | 0,5 | 4 |
| Éduc. Primaire | 8 | 10 |
| Éduc. Secondaire | 10 | 10 |
| Ens. Supérieur | 10 | 10 |
| Presse écrite | 4 | 5 |
| Radio | 2 | 5 |
| Télévision | 4 | 5 |
| Cinéma | 4 | 5 |
| Édition | 4 | 5 |
| S. sec./tert. privés | 15 | 20 |
| Total | 80,5 | 107 |
5.2. Corpus
5.2.1. Appropriation linguistique
5.2.1.1. Milieu familial
5.2.1.1.1. En province
L’enfant centrafricain, s’il naît dans un village de province (généralement homogène ethniquement), apprendra la langue de son ethnie. Mais s’il voit le jour dans une ville de province ou dans un centre administratif où voisinent plusieurs groupes ethniques, dans la plupart des cas l’apprentissage de la langue ethnique précèdera de peu celui du sango. Il est cependant impossible de donner des informations chiffrées concernant cette question, les données du recensement que nous possédons étant difficilement exploitables et le questionnaire de R. Moser privilégiant les usages sur l’apprentissage. Cependant, selon cette enquête, 40,4% des locuteurs vivant dans les villes moyennes disent s’adresser aux enfants en employant toujours la langue de l’ethnie tandis que 30,8% le font souvent (soit plus 70% des sujets). Par ailleurs, 40,5% des enquêtés affirment ne jamais employer le sango dans ce type de relations, alors que 33,9% déclarent l’employer parfois, ce qui représente un pourcentage d’emploi du sango avec les enfants somme toute assez faible. Les réponses à cette question montrent cependant une grande disparité selon les régions. Les personnes qui disent employer toujours le sango avec les enfants sont 31,9% à l’Ouest, 27,5% à l’Est mais seulement 15,9% dans les régions du Nord.
En ce qui concerne la langue déclarée utilisée dans les interactions avec les autres membres de la famille, voici lespourcentages de réponses obtenues des mêmes informateurs32:
| Avec les aînés | français | sango | LV1 |
| Jamais | 99,3 | 72 | 4,2 |
| Parfois | 0,7 | 21,1 | 4,2 |
| Souvent | 0 | 4,9 | 21,9 |
| Toujours | 0 | 2,1 | 69,8 |
| Avec parents | français | sango | LV1 |
| Jamais | 97,9 | 78,6 | 3,3 |
| Parfois | 1,6 | 16,3 | 3,3 |
| Souvent | 0,1 | 3,8 | 15,4 |
| Toujours | 0,4 | 1,3 | 78 |
| Avec locuteurs même classe d’âge | français | sango | LV1 |
| Jamais | 95,3 | 61,7 | 6,9 |
| Parfois | 4,3 | 24,5 | 8,8 |
| Souvent | 0,4 | 9,8 | 22,5 |
| Toujours | 0 | 4 | 61,8 |
| Avec époux(se) | français | sango | LV1 |
| Jamais | 95 | 58,3 | 16,8 |
| Parfois | 3,8 | 23,3 | 7,3 |
| Souvent | 0,7 | 10,2 | 20,6 |
| Toujours | 0,5 | 8,3 | 55,8 |
5.2.1.1.2. À Bangui
Dans la capitale, le sango est devenu la langue première de presque tous les enfants. Ce phénomène pressenti par Jacquot en 1958, se voit confirmer par l’enquête de Wenezoui sur le quartier de Boy-Rabe (il était la langue maternelle de 82% des moins de 25 ans du quartier) et par les résultats du projet DYLAN 89: 47,03% des personnes interrogées (habitant Bangui mais dont l’âge et le lieu de naissance diffèrent) disent avoir le sango pour langue première. Ce pourcentage monte à 71,4% chez les moins de 20 ans. S’il est inférieur à celui de l’enquête de Wenezoui, c’est parce que les quartiers choisis sont plus diversifiés et donc les réponses plus représentatives de ce qui se passe dans la capitale. En ce qui concerne les usages avec les autres membres de la famille, à la question du type: "À la maison, les gens de votre âge s’adressent en général aux anciens en….", les résultats de l’enquête DYLAN (qui concerne, rappelons-le, uniquement Bangui) sont les suivants33:
| français | sango | LV1 | |
| Avec anciens | 0,59 | 45,55 | 43,03 |
| Avec adultes | 1,34 | 55,49 | 30,85 |
| Avec jeunes | 4,75 | 67,95 | 12,02 |
| Avec épouses alloglottes | 1,19 | 78,78 | 12,70 |
L’ensemble de ces données chiffrées montre que, dans le milieu familial, deux variables sont à retenir pour expliquer l’expansion du sango: l’âge et la situation géographique. L’usage du français reste très marginal tant à Bangui qu’en province.
5.2.1.2. Milieu extra-familial informel
5.2.1.2.1. Interactions avec les voisins et les amis
Nous retiendrons les réponses chiffrées données pour la province par Moser (1990: 90-91) concernant les amis et les voisins:
| Avec les amis | français | sango LV1 | |
| Jamais | 81 | 27,4 | 20,7 |
| Parfois | 14,9 | 28,9 | 27,3 |
| Souvent | 3,4 | 31,6 | 25,1 |
| Toujours | 0,6 | 12,1 | 26,9 |
| Avec les voisins | français | sango | LV1 |
| Jamais 95 | 47 | 19,8 | |
| Parfois 4,4 | 25,2 | 13 | |
| Souvent 0,5 | 14,0 | 20,7 | |
| Toujours 0,1 | 13,8 | 46,5 |
Une comparaisons entre ces deux derniers tableaux montre que l’usage du vernaculaire demeure très fort dans les rapports amicaux et dans ceux de voisinage; dans ce dernier cas, cela peut s’expliquer par une homogénéité ethnique des quartiers dans les villes de province.
Pour Bangui, selon DYLAN, dans les interactions avec les amis, 66,62% des gens déclarent parler le sango, 7,72% le français et 19,29% disent utiliser les deux langues. Ce dernier pourcentage s’explique par la fréquence du code-switching chez les jeunes.
5.2.1.2.2. Au marché et dans les boutiques
La fonction véhiculaire du sango est mise en évidence par l’utilisation de cette langue dans les lieux publics pour les transactions commerciales
Au marché
: À Bangui, 93,32% des enquêtés (DYLAN) déclarent employer le sango. En province, 28% des sujets interrogés par Moser disent l’utiliser toujours et 47,5% souvent. Le français, en revanche, n’est pratiquement jamais employé en province (96,8% répondent jamais) et il l’est fort peu à Bangui (0,45% des usagers déclarent l’utiliser seul et 5,19 % en complément du sango).Dans les boutiques
: À Bangui, 80,56% des personnes interrogées utilisent le sango, 6,82% le français, et environ 10% les deux idiomes. En province, 62,5% des usagers déclarent employer toujours le sango et 25,2% l’utiliser parfois; seuls 8,7% des enquêtés affirment se servir parfois du français.Cette différence entre les usages au marché et dans les boutiques qui montre une plus grande utilisation du français dans ces dernières s’explique peut-être par la nationalité du commerçant qui n’est pas toujours un Centrafricain.
5.2.1.3. Milieu extra-familial formel
Dans ces milieux (administration, école, hôpitaux, etc.), la concurrence des langues officielles devrait être plus forte.
5.2.1.3.1. En province
De fait, en province, le français est très peu employé d’après l’enquête de Moser:
Avec les agents de la Fonction Publique, 70,3% des gens ne l’utilisent jamais et 17,9% en usent parfois. En revanche 52.4% déclarent toujours utiliser le sango, et 29% souvent .
À l’hôpital, on peut faire la même observation: 86.5% n’utilisent jamais le français et 11.5% le font parfois, tandis que 58.1% emploient toujours le sango et 29.1% y recourent souvent.
Ces pourcentages et ce remplacement du français par le sango dans les situations formelles sont identiques dans les interactions à la poste ou avec un policier. Ils s’expliquent par le fait que le pourcentage de non-francophones est très élevé et que le sujet doit user du véhiculaire pour se faire comprendre des Centrafricains qui n’appartiennent pas toujours à la même ethnie que lui.
5.2.1.3.2. À Bangui
Selon DYLAN , les langues se distribuent ainsi dans les contacts avec les administrations34:
| Avec administration | français | sango | sango et français |
| scolaire | 45,85 | 45,10 | 8,90 |
| sanitaire | 15,88 | 73,44 | 10,24 |
| judiciaire | 18,55 | 67,36 | 13,35 |
| territoriale | 16,32 | 70,47 | 12,61 |
C’est seulement, dans les relations avec l’administration scolaire que l’on s’efforce de parler français dans moins de la moitié des cas. En revanche, à peu près 10% des personnes interrogées déclarent employer les deux langues. Si la question avait été posée de manière explicite, il ne fait aucun doute qu’elles auraient été plus nombreuses, à moins que bon nombre de locuteurs pratiquent le code-switching sans s’en apercevoir!
5.2.2. Véhicularisation
L’enquête de Moser a montré que l’usage de la langue vernaculaire en milieu familial était encore fréquent dans les différents centres urbains de province. En dehors de ces zones "protégées", les langues ethniques semblent engagées dans un processus de déclin lié à la vernacularisation du sango et à une très éventuelle véhicularisation du français.
La République centrafricaine, comme tous les pays d’Afrique Noire, a connu et connaît encore l’exode rural qui favorise les brassages ethniques que l’on observe dans les centres urbains et principalement dans la capitale. Il est donc compréhensible qu’un parler véhiculaire y trouve sa place: c’est le sango qui joue ce rôle depuis longtemps comme nous l’avons montré dans les chapitres précédents. Non seulement on trouve le sango là où on l’attendait, c’est-à-dire dans les situations extra-familiales informelles, mais il s’emploie aussi dans les contextes où, habituellement, un simple véhiculaire n’apparaît pas: dans les usages familiaux et dans les situations extra-familiales formelles. Dans le premier cas, il se substitue à la langue vernaculaire, dans le second, il prend la place qui, dans une situation classique de diglossie, devrait être occupée par le français. C’est donc plus qu’un simple véhiculaire: c’est une langue nationale et officielle adoptée par la quasi-totalité des Centrafricains. Selon Moser, "Sango is a marker of national identity. It represents the CAR identity of those living, studying and working abroad. Moreover, Sango has helped to preserve the vernacular languages from the onslaught of French." (1992: 198).
Son enquête en province a montré la marginalité des usages du français où elle note pourtant que cette langue conserve une valeur de prestige: sa maîtrise est le symbole d’un statut social qui confère à celui qui la parle une certaine autorité: "French is a symbol of power, authority, status and prestige. Although taught in schools, French is almost a dead language as far as its usage is concerned. It lacks socioeconomic integration; it is a societal resource and investment with limited power and distribution. The majority of people rarely have an opportunity to speak it and therefore do not seek to learn it. French does not interrelate with other societal elements." (1992: 196-197). Un usage abusif du français y est interprété comme une forme de prétention, alors que la personne importante qui emploie le sango est considérée comme proche des autres: "Sango is undoubtedly preferred to French throughout the CAR. It can be used freely in public places without beeing interpreted as a pretension to power, which the use of French would evoke." (1992: 200).
En dépit de leur caractère quelque peu réducteur, ces analyses partielles (surtout valides pour la province) et partiales (l’auteur ne cache pas son peu de sympathie pour la seconde langue officielle) montrent les limites du français tant dans ses usages que dans ses représentations. Comment envisager dans ce contexte une véhicularisation du français? Celle-ci existe cependant à notre avis et se manifeste sous deux formes: le développement d’un discours mixte que l’on nomme franc-sango et l’émergence d’une norme endogène de français constitutive d’un français de Centrafrique spécifique. Nous aurons l’occasion de revenir sur ces points.
5.2.3. Types de compétence
L’évaluation du nombre de francophones est une question qui obsède à la fois les démolinguistes et les aménageurs linguistiques (cf. Chaudenson dans De Robillard-Beniamino, 1996: 535-541). Une réponse à cette question suppose bien sûr de savoir ce qu’on appelle un francophone et invite à évaluer le degré de connaissance réelle du français chez ses usagers éventuels.
L’enquête de C. Couvert sur la Centrafrique (1983) a proposé35 une première évaluation en distinguant six niveaux de maîtrise de la langue liées au nombre d’années de scolarisation des locuteurs:
– Niveau 0 (analphabétisme): 82%
– Niveau 1 (deux premières années du primaire): 4,5%
– Niveau 2 (fin du primaire): 8,5%
– Niveau 3 (classe de troisième): 3,7%
– Niveau 4 (baccalauréat): 1,1%
– Niveau 5 (études supérieures): 0,2%
Ce type de catégorisation et d’évaluation offre bien sûr le flanc à des critiques sévères: "Les niveaux ainsi définis sont absolument utopiques et ne correspondent pas aux réalités des États en cause. La plupart des élèves, même en fin de primaire, entrent, non dans la catégorie des francophones, mais dans celles des francophonoïdes, frottés au français, quelques années durant, dans des classes souvent surchargées où la répétition en chœur demeure l’arme pédagogique absolue, sans livre ni matériel scolaire, instruits par des maîtres dont la compétence en français n’est pas toujours ce qu’on pourrait croire; ayant reçu non pas un réel enseignement du français mais un enseignement en français, langue qu’ils ne maîtrisent nullement, ces élèves africains achèvent en général, le cycle primaire sans atteindre le niveau de compétence dont rêve C. Couvert et sur lequel elle fonde ses chimériques évaluations." (Chaudenson, 1989: 9).
Cette méthode se voit pourtant reprise dans le récent Atlas de la Langue Française (édité avec le soutien de l’A.C.C.T.). Partant du principe que "l’acquisition du français se fait essentiellement [pour les pays africains francophones] dans le système scolaire", cet ouvrage propose des "estimations des populations francophones de quinze ans et plus" reposant sur une "analyse pointue de ces systèmes scolaires". Pour la Centrafrique (1995: 83), il recense en 1993:
– 76% de "personnes n’ayant aucune connaissance du français".
– 16% de "locuteurs potentiels, qui ont suivi un cursus scolaire d’au moins deux ans en français et qui éventuellement peuvent perdre leurs acquis. Certains les nomment francisants".
– 8% de "locuteurs réels qui ont suivi un cursus scolaire d’au moins six ans en français".
Il y aurait donc actuellement environ 500000 "francisants" et 250000 "francophones réels".
Nous donnons naturellement sous toute réserve et faute de mieux, ces chiffres et ces pourcentages hasardeux dont l’utilité, selon nous, est surtout (voire uniquement) de permettre une esquisse de comparaison avec les autres États francophones africains36.
5.2.4. Exposition et production langagières
Les chiffres de l’I.R.A.F. ne rendraient compte de la réalité que si l’école était l’unique moyen d’accès au français; certes, nous avons vu que son apprentissage était surtout scolaire, que ses usages étaient réduits; cependant, le français n’est pas une langue étrangère, même pour ceux qui sont analphabètes: ceux-ci sont souvent en contact avec elle, ne serait ce que par l’intermédiaire du sango qui est truffé d’emprunts à cette langue. Par ailleurs, un certain nombre de jeunes ont étudié le français à l’école et même s’ils n’ont pas continué leurs études, ils ont de cette langue au moins une connaissance passive. C’est ce que démontrent les réponses aux questions de l’enquête DYLAN qui cherche à savoir si le sujet interrogé estime que les gens de la même classe d’âge comprennent et parlent le français: les réponses des Banguissois interrogés sont significatives: 12,93% estiment que le français n’est pas compris par ceux de leur âge, 53,49% pensent qu’il l’est un peu, 33,58% jugent qu’il est bien compris. Les réponses sont voisines en ce qui concerne l’estimation de la maîtrise du français parlé par les personnes de la même génération: 16,94% estiment que leurs pairs ne parlent pas le français, 58,40% jugent qu’ils le parlent assez bien, 24,67% considèrent qu’ils le parlent bien. Évidemment, on note une très grande différence dans les réponses de ceux qui ont moins de trente ans et les plus âgés, mais plus de 80% des Centrafricains interrogés à Bangui estiment que leurs compatriotes du même âge connaissent bien ou assez bien le français. Ces chiffres sont à peu près l’inverse de ceux avancés par C. Couvert.
5.2.5. Bilan de l’estimation du corpus
| Corpus | Évaluation RCA | Total possible |
| Appropriation linguistique | 8 | 20 |
| Véhicularisation | 4 | 20 |
| Types de compétences | 3 | 20 |
| Production langagière | 3 | 10 |
| Exposition langagière | 4 | 10 |
| TOTAL | 22 | 80 |
5.2.6. Ratio status/corpus
La comparaison des résultats obtenus par nos évaluations du status (80,5/107) et du corpus (22/80) du français révèle que la place institutionnelle du français excède de beaucoup, en Centrafrique plus qu’ailleurs en Afrique francophone, son usage réel. La reconnaissance du sango comme langue officielle n’a atténué que faiblement ce différentiel significatif.