4. De l’Indépendance à la période actuelle

L’évolution de la situation linguistique et de la dynamique des langues entre l’Indépendance et la période actuelle reste encore à faire et mériterait des recherches considérables. Plutôt que de présenter une synthèse hasardeuse et nécessairement subjective, il a semblé plus utile de rappeler quelques données fondamentales concernant la politique d’aménagement linguistique et de présenter les principaux acquis des recherches qui ont été menées sur cette situation sociolinguistique complexe.

4.1. La politique d’aménagement linguistique

4.1.1. Les décisions institutionnelles

Elles se caractérisent par une reconnaissance de plus en plus nette du rôle fondamental du sango dans la vie de la nation centrafricaine.

Trois ans après l’Indépendance, le MESAN (Mouvement d’Évolution Sociale de l’Afrique Noire) fondé par B. Boganda, donnait au sango le statut de langue nationale tandis que le français recevait le statut de langue officielle (Congrès de Berbérati, juin 1963). Deux ans plus tard, fut instituée la Commission Nationale pour l’Étude du Sango (CNES) par décret 65/022 du 15 janvier 1965. Sa mission était de codifier l’orthographe et de confectionner un dictionnaire et une grammaire du sango. Elle fit une proposition d’alphabet au Gouvernement mais ses membres se dispersèrent bientôt. En 1974, fut créé l’Institut Pédagogique National qui devait, entre autres choses, préparer l’introduction du sango dans le système éducatif. Le décret n° 84/025 du 28 janvier 1984 dote le sango d’une orthographe officielle. L’ordonnance n° 84/031 du 14 mars de la même année stipule en son article 36: "L’enseignement est donné en français langue officielle et en sango langue nationale. La fixation de l’orthographe en sango et les modalités des recherches et des études sur cette langue seront déterminées par décret."

Le gouvernement centrafricain s’engage plus nettement en faveur d’un bilinguisme officiel lors de la promulgation de la loi n°91/003 du 8 mars 1991 qui proclame que les "langues officielles sont le sango et le français". La Constitution de la Cinquième République votée le 28 décembre 1994 sous la Présidence de Ange Patassé confirme ce bilinguisme officiel en son article 17: "Ses langues officielles [de la République centrafricaine] sont le sango et le français".

4.1.2. Le système éducatif

C’est dans le système éducatif que l’intervention de l’État en matière d’aménagement linguistique a été la plus visible.

4.1.2.1. Les effectifs

En 1963, selon Le Than Khoi (1971: 38-40), on dénombrait 87600 enfants dans le primaire (soit un taux de scolarisation de 46%) et 3308 dans le secondaire (2,9%). On constatait donc déjà une très grande déperdition scolaire entre le primaire et le secondaire que la jeune République s’efforça de combler par un effort soutenu en matière d’enseignement secondaire et supérieur: ainsi les effectifs de l’enseignement public du second degré furent multipliés par presque cinq en une décennie de 1961 à 1970 puisqu’ils passèrent de 1999 élèves à 9691 élèves.

En 1970, l’Université de Bangui ouvrit ses portes avec un effectif de 72 étudiants: elle en comptait au début des années 90 plus de 3000. La Banque Mondiale, dans son rapport l’Éducation en Afrique subsaharienne, évaluait le taux de scolarisation dans le supérieur à 1,2% pour la République Centrafricaine.

Cependant, après cette embellie, les effets conjugués des crises politiques et économiques entraînèrent une certain stagnation, voire une régression (dans les années 90) comme le confirment les chiffres donnés par le dernier recensement:

– Taux net de scolarisation primaire (6-11 ans) = 48%

– Taux net de scolarisation secondaire (12-18 ans) = 22%

– Taux net de scolarisation (6-24 ans) = 33%.

Le taux d’analphabétisme est évalué à 63% (49% pour les hommes, 76% pour les femmes).

Quel que soit le crédit que l’on puisse attribuer à l’ensemble de ces chiffres, il montre avec une évidence flagrante le caractère élitiste de cet enseignement, fruit probablement d’une inadéquation de ses méthodes.

4.1.2.2. L’organisation

Le système éducatif est resté assez proche du système français puisque selon l’ordonnance n°84 031 du 14 mai 1984 il comprend:

– un enseignement préscolaire, qui est donné dans les écoles maternelles, accueille les enfants à l’âge de quatre ans et dure deux ans;

– un enseignement fondamental niveau I qui dure six ans;

– un enseignement fondamental niveau II qui dure quatre ans et comprend trois filières (générale, technique et professionnelle, agricole et artisanale);

– un enseignement secondaire général: d’une durée de trois ans, il comporte une première année qui fonctionne comme un tronc commun et à l’issue de laquelle les élèves admis peuvent opter pour trois filières (lettres et sciences humaines, sciences expérimentales, sciences exactes). Celles-ci mènent en deux ans au "baccalauréat de l’enseignement secondaire"15;

– un enseignement technique et professionnel qui dure trois ans et qui est sanctionné par le "baccalauréat de l’enseignement technique";

– un enseignement supérieur qui regroupe plusieurs établissements dont quatre Facultés (Droit et Sciences Économiques, Lettres et Sciences Humaines, Sciences, Sciences de la Santé), trois Écoles professionnelles (École Normale d’Instituteurs de Bambari, École Normale Supérieure et École Normale d’Administration chargées respectivement de former les maîtres du Fondamental I, les professeurs et les magistrats), trois Instituts (Institut de Développement Rural, Institut de Gestion des Entreprises, Institut Polytechnique).

L’enseignement privé confessionnel joue un rôle très restreint depuis sa nationalisation au lendemain de l’Indépendance et se limite à la formation de religieux, que ce soit au Grand Séminaire de Bangui qui forme les prêtres catholiques, ou à la FATEB qui forme des pasteurs protestants.

4.1.2.3. La langue d’enseignement

Même si l’ordonnance de 1984 stipule que "l’enseignement est donné en français, langue officielle et en sango, langue nationale", le français reste de facto l’unique langue d’enseignement. En effet, les diverses tentatives d’introduction du sango16 n’ont pas vraiment abouti, malgré les recommandations réitérées des diverses commissions de réflexion sur l’École Centrafricaine. Parmi les dernières en date, on citera les recommandations des États généraux de l’Éducation et de la Formation réunis à Bangui en juin 1994: "Les États Généraux ont recommandé l’adoption dans les meilleurs délais d’un plan progressif d’introduction du sango dans les trois ordres d’enseignement, comme discipline et langue d’enseignement, plus particulièrement dans le préscolaire et le fondamental I".

Sur le plan pratique les méthodes d’enseignement du français n’ont guère changé. Les recherches en linguistique contrastive, qui furent menées à la fin des années 70, n’ont pas eu d’impact et l’on est loin de la perspective d’un enseignement intégré des deux langues dans le primaire.

4.2. L’évolution de la situation sociolinguistique

On peut en faire une esquisse grâce à divers travaux d’orientation sociolinguistique menés par différents chercheurs ayant travaillé sur les contacts français/langues centrafricaines et principalement français/sango.

4.2.1. L’enquête de A. Jacquot

Les travaux de A. Jacquot effectués à la fin des années 50 confirment la vitalité chez des populations ethniquement allophones d’un "sango urbain" qui "paraît évoluer avec une grande rapidité". Profitant des opérations de recensement qui se déroulaient en 1958, l’auteur, chercheur à l’O.R.S.T.O.M., interrogea, avec l’aide de deux enquêteurs africains, 1412 personnes dans des quartiers de Bangui assez homogènes ethniquement puisque la population y appartenait essentiellement au groupe gbaya-manza (gbaya, mandjia, ngbaka-mandjia). Son enquête révèle une connaissance et un usage oral extrêmement importants du sango puisque une seule des 1412 personnes interrogées déclara ne pas connaître cette langue; en revanche, 1295 d’entre elles affirmaient l’avoir apprise pendant leur enfance (alors que seulement 183 sujets étaient nés à Bangui), ce qui permet de penser que le sango s’apprenait très tôt en province dès cette époque. Le sango restait cependant encore la langue seconde des enquêtés: "L’usage du sango n’est obligatoire que lorsqu’il existe une barrière linguistique, qu’il s’agisse des relations permanentes (un ménage peut être linguistiquement hétérogène) ou occasionnelles. Si cette barrière n’existe pas, le choix de la langue repose sur des considérations particulières aux interlocuteurs en fonction des circonstances dans lesquelles se produit l’échange d’informations.[…] Cette situation paraît être en train de se modifier chez les enfants actuels qui connaissent fréquemment la langue véhiculaire mieux que celle du groupe auquel ils appartiennent par leur naissance" (1961:163). En ce qui concerne la maîtrise de la lecture et de l’écriture, 454 personnes (32,17% de l’effectif total) savaient lire le sango, mais seulement 167 (11,83%) étaient capables de l’écrire. Cette différence s’explique par le rôle important des missions (protestantes principalement) dans l’apprentissage de la lecture. En revanche, existe "une relation très nette entre le fait de savoir écrire le sango et la même connaissance concernant le français": sur 167 personnes sachant écrire le sango, 162 avaient appris le français à l’école. Apprentissage scolaire du français et maîtrise de l’écriture du sango allaient donc de pair.

4.2.2 Les travaux des chercheurs du LACITO

Bien que s’intéressant plutôt à la description des langues ethniques, les chercheurs du LACITO (Laboratoire des Langues et Civilisations Orales, appartenant au CNRS) se sont penchés, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, sur le problème de la rencontre entre les langues locales et le français. Parmi les études projetées ou annoncées comme à paraître17, seules quelques-unes ont pu être réalisées.

Menée pendant les étés 1968 et 1969 dans un village de la Lobaye, Bobua, situé à environ 90 km de Bangui, l’enquête de P. Roulon montre que sur les 106 informateurs interrogés, tous – sauf deux vieilles femmes – parlaient le sango en plus du ngbaka, la langue locale, mais que seuls les hommes avaient une connaissance plus ou moins approfondie du français. Si l’apprentissage du français s’effectue essentiellement par voie scolaire, celui du sango résulte du contact avec l’entourage mais se fait aussi pour certains jeunes à l’école. Le paradoxe de cet apprentissage à l’école d’une langue qui n’y est pas enseignée résulterait du fait que l’instituteur, n’étant pas de même origine ethnique que les élèves, n’aurait que cette langue pour communiquer avec eux.

Présentant ensuite dans une perspective comparatiste les systèmes phonologiques ngbaka, sango et français, l’auteur montre qu’un certain nombre de prononciations non conformes au français standard ont pour origine les différences de systèmes et elle examine la prosodie et le traitement de l’intonation en français par des locuteurs dont la langue maternelle est une langue à tons. Après avoir relevé quelques particularités lexicales du français utilisé par ses informateurs (emplois impropres, termes "déformés", écarts sémantiques, mots nouveaux, calques du ngbaka), elle étudie leurs "fautes" grammaticales. Pour les écarts morphologiques, elle observe que "seul un apprentissage systématique des faits de langue permet d’éviter les "fautes" morphologiques. Aussi sont-elles la plupart du temps le fait d’une mauvaise connaissance de la langue et non le résultat d’un éventuel calque des formes d’une langue sur l’autre" (1972: 152). Les fautes syntaxiques qu’elle relève portent souvent sur le mauvais emploi des pronoms, des articles, des prépositions. ou le non-respect de la concordance des temps, les calques syntaxiques du ngbaka ou la confusion des niveaux de langue. Bien que succincte, cette partie consacrée au vocabulaire et à la grammaire du français est riche d’éléments qui sont à prendre en compte car ils ne sont pas uniquement le fait des Ngbakas parlant français mais de l’ensemble des Centrafricains voire même des Africains. G. Manessy, qui cite souvent cette étude dans son ouvrage écrit en collaboration avec P. Wald, Le français en Afrique Noire, tel qu’on le parle, tel qu’on le dit, relie ces "fautes" à celles que d’autres chercheurs ont relevées dans d’autres corpus de français d’Afrique et en tire des conclusions de portée générale.

Lorsqu’elle aborde le sango parlé par les Ngbakas, l’auteure apparaît beaucoup moins assurée dans ses propos et limite son étude au vocabulaire: "N’ayant pas de connaissance particulière sur le sango parlé par d’autres ethnies ni du sango riverain qui a donné naissance au sango véhiculaire, nous ne pouvons faire des remarques pertinentes sur la façon dont les Ngbakas manient cette langue au niveau de la syntaxe" (1972: 157). En revanche, elle teste le vocabulaire sango des Ngbakas en utilisant la liste des 500 termes de Greenberg et constate que les sujets interrogés ne lui ont fourni que 219 mots: "ce chiffre", selon elle, "représente le vocabulaire de base moyen nécessaire pour qu’un individu manie correctement cette langue." (1972: 157). S’agissant de l’évaluation des termes de base, l’auteur n’a pas compté "les mots qui sont exprimés par une périphrase", procédé très fréquent en sango où l’on dira, par exemple, li tî da (littéralement "tête de case") pour désigner le toit. De fait, elle trouve dans le sango des Ngbakas de nombreux emprunts à leur langue maternelle ou au français, ce qui donne la répartition suivante pour la liste des 500 termes de Greenberg: 219 termes de base, 60 termes exprimés par une périphrase, 20 termes empruntés au français, 25 termes empruntés au ngbaka. "Il reste environ 180 termes pour lesquels les Ngbakas n’ont pu donner une traduction sango, soit parce qu’ils n’expriment pas les nuances qui existent en français et en ngbaka, soit parce que le besoin d’exprimer certaines notions ne se fait pas sentir en sango (qui est, rappelons-le, une langue de contact et de commerce)" (1972:159). Évoquant son statut de langue nationale, P. Roulon en voit surtout les conséquences négatives: "Ainsi le sango est devenu l’intermédiaire entre les langues vernaculaires et le français puisque c’est la langue parlée à l’école. Cette situation a deux conséquences: d’une part, les enfants connaissent de plus en plus mal leurs langues qu’ils ne pratiquent qu’à la maison; d’autre part, elle entraîne un appauvrissement du français. En effet, expliquer une langue, son fonctionnement, ses termes de vocabulaire, en passant par l’intermédiaire d’une langue qui possède une morphologie, une syntaxe extrêmement réduite et un vocabulaire extrêmement pauvre ne peut favoriser un bon apprentissage." (1972: 159). Nous laisserons à l’auteur la responsabilité de ce point de vue que bien des pédagogues contesteraient.

Travaillant à peu près à la même époque sur l’enrichissement du sango18, L. Bouquiaux insistait sur la pauvreté du sango véhiculaire: "Parlé par des populations dont ce n’est pas la langue maternelle et toujours appris par voie orale par simple contact, le sango véhiculaire est pauvre, comptant tout au plus un millier de mots". Le linguiste mettait alors en valeur ce qu’il appelait "la créolisation du français par le sango véhiculaire, phénomène réciproque", semblant vouloir désigner par le terme de créolisation le mélange des deux langues français et sango: "L’ensemble de la population qui fait usage du français possède en réalité une langue qui est, à peu de choses près, la transposition du sango avec un vocabulaire de base, une syntaxe souvent calquée sur celle du sango et une morphologie rudimentaire. En fait, on aboutit à cette situation paradoxale qu’il est impossible de tracer la frontière entre l’emploi constant de l’une ou l’autre langue, le sango faisant très largement appel aux emprunts français et le français parlé par les locuteurs sango se plaquant sur les structures rudimentaires de celui-ci. La plupart des locuteurs ne se rendent pas compte eux-mêmes du passage de l’un à l’autre" (1969: 64). Présentant aussi une comparaison entre les systèmes phonologiques, l’auteur insiste sur certaines réalisations particulièrement délicates (traitement des groupes de consonnes, instabilité vocalique, groupe voyelle nasale + consonne sonore) et amorce quelques remarques concernant la prosodie. Morphologie et syntaxe sont alors abordés très brièvement de même que certaines particularités lexicales du français de Centrafrique. La conclusion présente les différentes politiques linguistiques adoptées dans les anciennes colonies françaises. Bien que cet article soit assez bref, il présente un intérêt certain. en ce qu’il est le premier à traiter du mélange des codes, phénomène fréquent en Centrafrique comme partout où se développent des situations multilingues.

Toujours dans le cadre du LACITO, la thèse de M. Wenezoui-Déchamps, publiée en 1981, étudie les rapports entre le français, le sango et les autres langues centrafricaines dans un quartier populaire de Bangui, le quartier Boy-Rabe, à partir du questionnaire d’enquête proposé dans le tome III de l’ouvrage Enquête et description des langues à tradition orale. Les résultats de cette étude font apparaître une nette progression du sango dans les jeunes générations. Elle met en évidence le fait que le sango devient la première langue acquise par les enfants de Bangui et établit une corrélation entre cette percée du sango et le recul des langues vernaculaires que d’autres enquêtes ultérieures ont confirmé.

4.2.3. Les travaux de Paul Wald

À peu près à la même époque, dans le cadre d’une Action Thématique sur Programme intitulée "Connotations socioculturelles du français d’Afrique Noire considéré dans ses rapports avec les langues africaines à fonction véhiculaire", P. Wald et Ph. Poutignat ont étudié les usages du français et du sango dans les stratégies interpersonnelles à Bouar, ville située au nord-ouest de la RCA et siège d’une base militaire française19. Dans cette ville marquée par la présence française, ils mettent en évidence non seulement le rôle véhiculaire du sango mais aussi sa valeur de prestige: "Les communications interethniques, et même intraethniques, dans certains cas, y sont dominées par le sango véhiculaire (…). Or si la communication entre ces groupes se fait en sango, les fonctions de cette langue ne se réduisent pas pour autant à celle d’un pidgin de contact: le prestige qu’acquiert cette langue dans l’ouverture d’un champ de communication plus large, son usage à la radio, sa place dans la vie publique depuis qu’elle est langue nationale (1964) et d’autres facteurs encore, rendent son acquisition pratiquement indispensable en milieu urbain et de plus en plus fréquente et désirable chez les ruraux" (1979: 211).

P. Wald reprend et développe ce point de vue en 1984, toujours à propos de Bouar: "Reconnu comme langue nationale et ressenti comme la condition sine qua non de la participation au champ élargi de la communication, notamment dans la vie urbaine, le sango s’oppose à la fois aux autres langues africaines (qui particularisent le locuteur et dont le champ n’interfère pas avec celui du français) et au français. Ces oppositions se manifestent par la répartition des champs fonctionnels, quoique cette répartition paraisse de moins en moins stable avec l’évolution de la situation sociolinguistique, du moins en milieu urbain. En effet, comme toute langue véhiculaire en cours de consolidation, le sango, élargissant son champ fonctionnel et devenant première langue de certains locuteurs, repousse graduellement les langues d’origine des habitants de la ville. Mais c’est entre le français et le sango que la compétition apparaît avec le plus d’acuité. Elle se manifeste par l’interchangeabilité apparente et le métissage bilatéral dans des situations où les déterminations invariantes des fonctions de langues finalisées ne s’appliquent pas directement" (1984: 70).

Quant au français, son champ fonctionnel se restreint à des "usages plus ou moins ritualisés dans lesquels le locuteur mobilise toute sa compétence en parlant toujours le meilleur français possible" (1979: 210). Selon Wald, cette situation engendre une constante référence à la norme scolaire, ce qui exclut des registres diversifiés de français. Celui-ci reste – en dehors de sa fonction officielle – cantonné dans des fonctions marginales que Wald met en évidence: "Le recours à des éléments du français peut contribuer à l’articulation d’un horizon social. L’énoncé plus ou moins mixte situe alors le locuteur centrafricain en tant que locuteur (…) du sango qui fait appel dans ses stratégies de communication à des ressources de la variabilité offerte par sa connaissance du français" (1984: 71). Les fonctions marginales du français engendrent cependant, lorsque celui-ci est utilisé en tant que tel, une constante référence à la norme. Ceci crée chez le locuteur un sentiment d’insécurité linguistique: "Dans ce recours, dès que l’élément du français est reconnu comme tel, le locuteur est toujours sous la menace de la contestation de sa légitimité catégorielle dont on jugera à l’aide de critères linguistiques et sociaux" (1984: 71).

4.2.4. Les travaux de G. Canu

Bénéficiant d’une longue expérience en matière de linguistique africaine et française, et de linguistique appliquée en raison des fonctions d’enseignement, de recherche et de direction qu’il a assurées successivement à Dakar, Yaoundé, Abidjan (direction de l’Institut de Linguistique Appliquée) et à Bangui, G. Canu s’engagea à partir de 1977 dans une recherche sur les particularités lexicales du français de Centrafrique, et ce, dans l’optique de l’intégration de données centrafricaines à l’Inventaire des Particularités lexicales du français en Afrique Noire (en abrégé IFA). Son enquête (d’après les informations contenues dans l’Introduction à l’IFA,1983: 31) "porte exclusivement sur le français parlé" et elle "est purement synchronique": "Les travaux d’enquête ont été menés dans trois directions: G. Canu a chargé E. Pietri, maître-assistant à l’Université de Bangui, de constituer un fichier exhaustif de toutes les particularités attestées en Côte d’Ivoire, au Togo, au Zaïre, au Tchad et au Sénégal, à partir des informations disponibles; ces données, vérifiées par E. Piétri auprès d’informateurs divers, ont fourni un premier inventaire regroupant les particularités communes à la Centrafrique et à d’autres pays. Parallèlement, G. Canu a utilisé les particularités lexicales notées dans diverses situations de communication qu’il a fait tester par un "jury" d’étudiants autochtones, originaires de régions différentes; il a ainsi constitué un deuxième inventaire de particularités propres à la Centrafrique. Luc Bouquiaux a bien voulu compléter ces deux premières listes des termes relevés dans les conversations ou extraits de son Dictionnaire sango-français . L’inventaire ainsi établi, encore inédit à l’heure actuelle, a fait l’objet d’une sélection en vue du regroupement des données dans l’inventaire général. Les principaux critères retenus pour ce choix sont les suivants:

– écart par rapport au français central (les ouvrages de référence étant le Petit Robert et le Dictionnaire du français contemporain);

– fréquence d’emploi dans le français régional (ce critère pouvant prédominer sur le précédent);

– intégration dans la langue utilisée par l’ensemble des locuteurs, y compris les locuteurs d’origine française vivant depuis longtemps dans le pays."

Sur cette base, G. Canu fit parvenir à la coordonnatrice du projet IFA, D. Racelle-Latin, 609 fiches de synthèse concernant la Centrafrique (chaque fiche correspondant à une unité de sens illustrée par un exemple forgé) qui furent intégrées à la banque de données panafricaine de l’IFA. et servirent à la rédaction de cet ouvrage publié fin 1983.

En revanche, l’Inventaire "Centrafrique", pour des raisons que nous ignorons, resta totalement inédit. Nous avons pu en avoir connaissance indirectement grâce à la base de données IFA gracieusement mise à notre disposition par D. Latin.

4.2.5. Les recherches à l’Université de Bangui

4.2.5.1. Les recherches à la Faculté des Lettres

Les travaux de M. Wenezoui et J. Gerbault réalisés au sein de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines avec la participation des étudiants dans le cadre de mémoire de licence ou de maîtrise20, ont porté essentiellement sur les pratiques langagières, l’acquisition des codes, le métissage linguistique, le français en Afrique, et ont donné lieu à divers articles centrés sur le problème de l’enseignement des langues ou sur les attitudes à l’égard du sango et du français. Par ailleurs, la réflexion a porté sur les parlers modèles et la notion de norme, problèmes qui se retrouvent tant pour le français que pour le sango. En effet, le sango étant souvent une langue seconde, il est parlé différemment selon l’origine géographique des locuteurs ou leur appartenance religieuse (Protestants et Catholiques ont introduit des différences tant au niveau du vocabulaire que de la prononciation) et se pose donc le problème de la standardisation et de la modernisation de la langue officielle.

4.2.5.2. Le projet DYLAN (Dynamique des Langues)

Réalisé au sein de l’Institut de Linguistique Appliquée, le projet DYLAN , financé par l’ACCT et placé sous la responsabilité scientifique de M. Koyt et de P. Renaud, faisait suite au projet ALAC (Atlas Linguistique de l’Afrique Centrale) qui avait permis l’établissement de la carte linguistique de la Centrafrique. Il avait pour but d’analyser les situations de plurilinguismes dans les États africains, de voir l’émergence de certaines langues et de constater la régression de certaines autres. Fournissant un bon cadre de travail pour mesurer l’impact réel du sango et accessoirement du français, il visait entre autres à étudier comment les gens réagissaient aux travaux entrepris pour la modernisation du sango (cf. Diki-Kidiri, l’équipe LETAC-ACCT et les innovations introduites par les journalistes à la radio). À partir de questionnaires, les enquêteurs se proposaient d’étudier l’image du sango/les répertoires et usages/la compétence linguistique et les jugements des locuteurs sur leur propre compétence en sango. Une seule question concernait le français, l’enquêteur demandant aux personnes interrogées si, à leur avis, les personnes de leur âge comprenaient et parlaient cette langue.

L’enquête menée en décembre 1988 et janvier 1989 fut limitée à Bangui pour des raisons d’ordre matériel, et prit en compte 700 personnes interrogées sur 70 sites sélectionnés en tenant compte de la répartition de la population dans les divers arrondissements de la capitale. L’échantillon faisait une large place aux jeunes (61% de moins de trente ans, pourcentage légèrement inférieur aux 70% environ de la population que représente cette tranche d’âge selon le recensement de 1988). Cette présence massive de jeunes explique que 52,5% des enquêtés ont un niveau scolaire secondaire, 27,7% un niveau primaire, 12,31% n’ont jamais fréquenté l’école alors que 7,4% ont fréquenté l’Université. Nous donnons ces chiffres car nous aurons à utiliser les résultats de cette enquête qui nous donne une image de la situation sociolinguistique à Bangui.

4.2.6. L’enquête de R. Moser

L’enquête réalisée individuellement par R. Moser en 1990 complète heureusement les résultats de DYLAN puisqu’elle repose essentiellement sur les grands centres urbains de province, tant à l’Ouest de la RCA (Mbaïki, Yaloke, Bozoum, Bouar, Carnot, Berbérati, Nola, Bossangoa, Boguila, Paoua) qu’à l’Est (Sibut, Bambari, Alindao, Mobaye, Kembe, Bangassou). Le choix des enquêtés reposa sur des critères d’âge, de sexe et d’ethnie et le questionnaire fut administré par des assistants: "The assistants were an important link between the C.A.R. officials and researcher (…) The assistants administered the questionnaire in sango to the men who all (except a very few old men) knew sango. Thus, they rarely needed interpreters. Generally interpreters assigned by authorities were well educated women or men who spoke french fluently and also belonged to one of the ethnic groups being investigated […] (researcher) administered the questionnaire to the women with an interpreter who spoke french as well as the language of ethnic group being surveyed. Female interpreters were used whenever avalaible" (1992: 69). Dans les centres urbains visités, le nombre des questionnaires qui ont été remplis varie entre 32 et 59 soit un total de 817 personnes (419 hommes, 398 femmes). Les enquêtés appartiennent majoritairement au secteur primaire: 55,8% se déclarent agriculteurs et forment le groupe le plus âgé (environ 60% d’entre eux ont plus de 35 ans); les commerçants appartiennent aux classes les plus jeunes (76,5% ont moins de 35 ans). Environ 45% de ceux que la linguiste regroupe dans la catégorie "craftmen" (chauffeurs, cuisiniers, tailleurs, mécaniciens, menuisiers, etc.) ont moins de 35 ans. Portant sur les usages dans cinq domaines (relations familiales, de voisinage et de travail/domaine religieux/cérémonies traditionnelles/relations administratives et commerciales/domaine privé), son questionnaire traduit en sango proposait comme réponses possibles quatre langues: sango, français, langue vernaculaire 1 (langue de l’ethnie du père) et langue vernaculaire 2 (autre langue vernaculaire apprise). Le sujet devait évaluer son utilisation des langues en choisissant entre "toujours", "souvent", "parfois", "jamais". Cette enquête a le double mérite de nous fournir des résultats précis sur la situation des villes de province (résultats que nous reprendrons ultérieurement) et de relativiser ce qui a été dit à partir de la situation banguissoise à propos tant du français que du sango.