2. LES LANGUES AFRICAINES

L’attrait du monde moderne est symbolisé par l’expansion du sango qui représente un facteur d’unité nationale, et par le désir d’accès au français qui est un moyen de promotion sociale. Mais les langues régionales restent présentes dans les provinces et, dans une moindre mesure, dans la capitale, Bangui.

2.1. Les langues régionales

Deux des quatre familles linguistiques de la classification de Greenberg (1971) sont présentes sur le territoire centrafricain: la famille congo-kordofanienne et la famille nilo-saharienne, mais la première est de loin la plus représentée.

Elle comprend trois embranchements:

– le bénoué-congo: seuls quelques parlers bantous se trouvent au sud-ouest du pays, ils appartiennent à la zone C de Guthrie: isongo ou mbati, ngando, kota, aka, babenzele; peu représentés en RCA, ils apparaissent seulement dans les régions de la Lobaye et de la Sangha, c’est-à-dire sur des territoires proches du Congo et du Cameroun;

– l’ouest-atlantique comprend un dialecte peul parlé par les Mbororos, pasteurs nomades présents surtout dans l’Ouest.

– l’adamawa-oubanguien est constitué par quelques langues du groupe adamawa comme le mbum parlé dans le Nord-ouest du pays, mais le groupe oubanguien rassemble la majorité des langues parlées en Centrafrique. Ces langues oubanguiennes peuvent être divisées en cinq groupes:

• à l’ouest, le groupe gbaya-manza (gbaya, bofi, gbanu, ali, manza et ngbaka-manza),

• au centre, l’ensemble banda (banda de Ippy, langbassi, ngbugu, yanguéré, etc.),

• le long du fleuve, le ngbandi (dont le sango national est issu),

• au sud, les langues parentes du ngbaka-ma’bo (monzombo, gbanziri),

• à l’est, le zandé et le nzakara.

Au nord du pays, on trouve la famille nilo-saharienne qui est représentée par deux embranchements: le Chari-Nil du groupe soudanais central qui comprend surtout les langues sara-mbay parlées au nord-ouest du pays; l’autre embranchement (langues du groupe maba) comporte le runga parlé par les habitants de l’extrême nord-est de la RCA. Toutes ces langues semblent en perte de vitesse devant l’arabe véhiculé par la religion musulmane dans ces régions.

Les noms employés pour désigner ces groupes linguistiques coïncident, le plus souvent, avec ceux que se donnent les communautés ethniques les plus importantes de ces groupes. À l’intérieur de chacun d’eux, on distingue une multitude de dialectes: pour le banda par exemple, F. Cloarec-Heiss a pu en dénombrer une cinquantaine.

Il n’est pas facile de savoir avec exactitude le nombre des locuteurs d’une langue en RCA. Outre le problème de la multiplicité des dialectes que nous venons d’évoquer, un décret gouvernemental pris en 1966 interdit "toute mention, dans les actes officiels ou sous seing privé, imprimés, formulaires administratifs ou privés, de race, de tribu ou d’ethnie". Ces renseignements, d’importance capitale pour les sociolinguistes, ne pouvaient donc pas figurer dans les recensements précédents.

En 1988, le Recensement Général de la Population comportait trois questions concernant les langues:

– première langue parlée,

– sango parlé (oui ou non),

– autre langue parlée.

Nous n’avons pas pu obtenir les résultats officiels concernant les réponses à ces questions: néanmoins, un dépouillement partiel de ce volet linguistique qui nous a été communiqué donne les chiffres suivants:

Ensemble gbaya-manza 705 000

Ensemble banda 570 000

Ensemble sara-mbay 100 000

Ensemble ngbaka-monzombo-gbanziri 75 000

Ensemble nzakara-zandé 60 000

Ensemble mbum 55 000

Pour les autres groupes, le total des locuteurs serait inférieur à 50000.

Bien sûr, cette évaluation n’a qu’une fiabilité réduite car la première langue parlée n’est pas obligatoirement celle de l’ethnie (pour les jeunes nés à Bangui, c’est même souvent le sango) mais, faute de mieux, nous nous en contenterons. Elle met en évidence le fait que les groupes gbaya et banda sont de loin les plus importants sur le plan démographique et que beaucoup de langues sont parlées par moins de 100000, voire de 50000 locuteurs.

2.2. Émergence et expansion du sango

Parmi ces ethnies dont la population est estimée à moins de 50000 personnes, il en est une, qui, sous une forme véhicularisée, a réussi à imposer sa langue à la quasi-totalité de la population centrafricaine. Il s’agit du sango, dérivé du ngbandi, parlé à l’origine le long du fleuve Oubangui.

Comment peut-on expliquer cet état de fait? A priori, des langues comme le gbaya ou le banda, parlées par des groupes numériquement plus importants, étaient mieux placées pour jouer ce rôle. Selon Brunache, qui traversa la région à la fin du dix-neuvième siècle et qui relate son épopée dans Au centre de l’Afrique, autour du Tchad , il semblait exister un véhiculaire banda: "Depuis la Kémo jusqu’ici1, notre jeune Togbo, les petits Ndri2, les deux femmes se faisaient comprendre avec la plus grande facilité. C’est que l’idiome ndri est employé à quelques exceptions près depuis les Ngapou jusque près de Bangui, et de l’Oubangui jusque vers huit degrés de longitude est. Les riverains de l’Oubangui, Sango, Banziri, Bondjo et Bouzerou ne s’en servent habituellement pas mais le parlent presque tous". C. Prioul, qui rapporte ces propos, reste cependant pour le moins sceptique quant à l’existence de ce véhiculaire ndri: "Est-ce possible, Brunache est-il victime d’une série d’observations trop hâtivement schématisées ou faut-il croire à l’existence d’un banda fondamental permettant l’intercompréhension?". Et l’analyste moderne de poursuivre: "L’éventuelle substitution d’un pidgin sango à une lingua franca ndri rendrait parfaitement compte de l’ampleur d’un bouleversement introduit par la colonisation dans les structures commerciales du pays qui étaient beaucoup trop faibles pour la reconversion qui allait leur être proposée" (1981: 88).

Alors, pourquoi le sango? Faut-il reprendre les raisons économiques et commerciales évoquées par C. Prioul? Celui-ci, en s’appuyant sur les récits des premiers colonisateurs, remarque que le commerce à l’intérieur des terres était peu fréquent à l’exception de celui des armes: "Dans un pays où la guerre de pillage est chronique mais où ses effets sont atténués par le caractère défensif du peuplement, le commerce n’est certes pas l’activité économique principale. Il fonctionne cependant, à la faveur des impulsions venues du bas Congo, de la spécialisation poussée de l’économie de pêche et de la diversité des productions locales". (1981:87).

Effectivement, les échanges entre gens du fleuve et gens de l’intérieur apparaissent comme importants et souvent notés par les voyageurs: "Tout au long du Congo et de l’Oubangui, ils constituent une donnée fondamentale de la vie de nombre de populations riveraines qui, essentiellement tournées vers la pêche, mal pourvues en terres cultivables et peu intéressées par les travaux des champs, connaissent un déficit chronique de produits agricoles vivriers. Le substrat d’économie d’échange induit par le genre de vie riverain a incontestablement facilité l’éclosion et le développement du grand commerce congolais dont les produits nouveaux venaient enrichir l’offre proposée par les riverains à leurs fournisseurs "terriens". De complexes relations de complémentarité se sont établies entre les berges et l’intérieur avec bien des variantes depuis l’aire Likouba-Mbochi du "pays des rivières" jusqu’au domaine Sango-Ngbougou du Haut-Oubangui en passant par l’association Banziri-Langbassi (Prioul, 1982: 86).

Il est donc à peu près certain que les relations commerciales dans cette région ont pu nécessiter l’emploi d’une langue véhiculaire mais cela n’implique pas pour autant le choix du sango; une autre langue parlée dans la région aurait pu s’imposer. M. Diki-Kidiri propose des raisons historiques pour expliquer cette émergence. Reprenant certaines données fournies par l’ouvrage d’Éric de Dampierre Un ancien Royaume Bandia du Haut-Oubangui, il met en évidence le rôle qu’ont pu jouer les Dendi dans la diffusion de ce qui allait devenir la langue nationale de la République centrafricaine: "… [les] Ngbandi établis entre le Mongala, l’embouchure de la Ouélé et le cours moyen de l’Oubangui, un de leurs clans aînés, les Bandia, après avoir conquis par la force le pouvoir politique chez les Nzakara et une partie des terres zandé, se laissèrent assimiler par les vaincus, allant jusqu’à perdre leur langue et leurs coutumes, au prix de quoi, ils régnèrent sans partage jusqu’à l’arrivée des Européens (…) Les rois zandé et nzakara, descendants des Bandia, n’ont jamais fait la guerre aux chefferies ngbandi car elles sont non seulement alliées mais parentes, malgré les dissensions qui peuvent les opposer. Tandis que, dans le même temps, ils étaient en conflit ouvert avec les Ngbougou et les Togbo, des populations banda du Nord-ouest et du Nord. En raison de leur voisinage géographique (à la frontière du royaume de Bangassou) et de leurs liens quotidiens avec les Ngbougou, les Dendi ont été aisément acceptés comme médiateurs par les deux parties belligérantes (…). Ce contact permanent entraîna l’altération de la langue ngbandi qu’utilisent les Dendi et donna naissance au parler véhiculaire nommé "dendi" probablement imprégné de nbougou et de nzakara" (1982: 84-85). Faut-il prendre pour des certitudes les hypothèses émises par M. Diki-Kidiri? Les zones obscures qui subsistent dans l’histoire centrafricaine nous interdisent de le faire. Néanmoins, selon P. Kalck (1974: 63, note 1), "Liotard, l’explorateur français, dès 1892 faisait état d’une langue des gens d’eau comprise dans des régions de l’intérieur dans lesquelles aucun Blanc n’avait encore pénétré." Ce témoignage tendrait à accréditer la thèse de Diki-Kidiri selon laquelle le sango véhiculaire était parlé dans cette région avant l’arrivée des Européens.

Pour sa part, W. J. Samarin pense que le sango est né du contact des colons (ou plus exactement des membres de leur personnel d’origine africaine) avec les populations autochtones situées sur les bords de l’Oubangui. Ces populations étaient d’origines diverses (Fula, Serer, Wolof, Malinke-Sose, Khasonke, Soninke, etc.) ainsi qu’a pu l’établir l’auteur. Ces nouveaux arrivants avaient des besoins élémentaires et devaient pour les satisfaire entrer en contact avec la population locale: "The Whites coming up the Ubangi river had greater needs – desperate needs one can even say. They required transportation, guides, workers, property, and the materials for the construction of their buildings. They required also food, not such for themselves initially (and for sometime only on a small degree) but for the black personnel they brought with them." (1982: 410). La thèse de Samarin est donc la suivante: "My sociolinguistic analysis on both Congo and Ubangi rivers in the nineteenth century leads me the conclusion that it was the black employees, as Stanley called them, who engaged in pratically all the direct verbal communication with the indigenous populations. And from these Black-Black exchanges that the jargons and later the trade languages were born. The notion that Whites were responsible for these pidinized languages is not based on historical facts." (1982: 416-417).

Il n’entre pas dans le cadre de travail de prendre parti pour l’une ou l’autre de ces thèses, ni d’éclaircir la difficile question de la naissance et de l’émergence du sango. À notre avis, d’ailleurs, les deux points de vue ne s’excluent pas forcément: le sango a très bien pu commencer à se développer avant l’arrivée des colons, ceux-ci ont très bien pu apprendre quelques bribes de sango pour entrer en contact avec les populations locales amorçant ainsi l’expansion de cette langue vers le reste du pays. La réquisition d’un personnel local pour le portage et autres tâches au service des Européens contribua sans doute à augmenter cette diffusion. Toujours est-il qu’en 1918, Félix Éboué pouvait écrire: "Du sango, il n’y a rien à dire, si ce n’est – comme on l’a écrit – que c’est la "langue commerciale de l’Oubangui-Chari", non pas certes une langue créée de toutes pièces comme l’espéranto, mais un idiome dérivé d’un dialecte du groupe Yakoma-Sango où les mots d’origine étrangère sont assez nombreux et auquel les premiers rapports entre Européens et Indigènes ont donné naissance." (Éboué cité par Diki-kidiri, 1982). Ce qu’il est important de relever dans la citation, c’est qu’après trente ans de colonisation, le sango n’est plus cantonné sur les bords de l’Oubangui mais est devenu "la langue commerciale de l’Oubangui-Chari", c’est-à- dire d’un territoire politique qui deviendra plus tard une nation.

2.3. L’arabe

Il faut accorder une place particulière à l’arabe, langue en légère expansion en Centrafrique. L’expansion de cette langue, dont la variété dite "classique" sert de médium comme langue religieuse, est favorisée par l’existence d’une assez forte communauté musulmane d’origine étrangère, formée principalement de Tchadiens, Soudanais, Sénégalais, Égyptiens, Libanais, Syriens, etc. dont certains, pour des raisons d’opportunité économique, ont pris la nationalité centrafricaine. Il existe également, surtout à l’Est et au Nord du pays, des populations noires depuis longtemps islamisées. À leur intention, la radio nationale accorde une tranche de trente minutes à la religion islamique pour l’enseignement du Coran. Par ailleurs, dans le souci de diffuser l’arabe, la communauté islamique de Centrafrique, assez bien structurée, a jugé utile de créer des écoles qui accueillent des personnes des deux sexes de toutes religions: Ainsi le Centre National d’Enseignement Arabo-Islamique Centrafricain, créé en 1987 sur initiative privée, "comprend six écoles d’enseignement général à Bangui et 14 en province […] qu’il ne faut pas confondre avec les écoles coraniques qui s’intéressent uniquement au Coran […] Ce centre est ouvert à tous, Musulmans, Chrétiens et autres qui veulent connaître l’arabe." (ACAP, 17/2/92).