Or, dans ce territoire d'Outre-Mer français situé aux antipodes de l'Hexagone, le rôle de langue véhiculaire n'est tenu ni par un créole - bien qu'il en existe un, le tayo, parlé seulement par deux milliers de locuteurs sur 160 000 habitants - ni par un pidgin - malgré la présence du bichelamar, aujourd'hui exclusivement usité par la petite communauté des Ni-Vanuatu - mais par le français ou plutôt par une variété dite régionale de français que nous appellerons ici français calédonien.
Les brochures touristiques en font cas, les ouvrages généraux sur la Nouvelle-Calédonie le mentionnent régulièrement soulignant à propos du Calédonien son verbe toujours fleuri d'expressions venues des mines, des prisons, du bétail, ou de la mer [ ] (Sénès, 1985: 65); remarquant au sujet du broussard sa manière de décrire le quotidien: [ ] il va réparer ses barrières, 'travailler son bétail' [ ] [faire] un 'coup' de pêche ou de chasse au cerf [ ] (Bensa, 1990: 69); ou notant (Sénès, op. cit.: 201) que le français de Nouvelle-Calédonie, manié aussi bien par les Caldoches que les Canaques, [ ] les Javanais, les Vietnamiens [ ] est [un terrain d'entente] bien au-delà de la grammaire des écoles, du jargon des administrateurs technocrates [ ].
En revanche, les recherches spécialisées sont rares, du survol général et préliminaire d'O'Reilly (1953: 226), aux prolifiques études néo-zélandaises actuelles de l'Observatoire du français dans le Pacifique (1) en passant par la thèse de J. Glasgow (1968), issue de la même cellule néo-zélandaise.
Ces travaux lexicaux nous ont été doublement précieux: d'une part, ils ont été des outils indispensables à notre étude, d'autre part, c'est en les explorant lors des prémices de notre recherche que nous avons envisagé la création d'autres formes d'outils sur le même domaine. En effet, en premier lieu, les travaux de K.J. Hollyman et les relevés lexicaux de l'Observatoire du français dans le Pacifique ont été, par le savoir documentaire qu'ils renferment, la base et le ferment de notre inventaire, ainsi que la source essentielle de documentation pour l'histoire du français en Nouvelle-Calédonie. Aussi tenons-nous ici à rendre hommage à leur auteur néo-zélandais, car sans l'aide de ces documents, ce travail n'aurait pu être mené à bien. Nous ne manquerons pas non plus de rendre hommage aux auteurs des Mille et un mots calédoniens publié par la Fédération des uvres Laïques de Nouméa, qui est la manifestation (récente, puisque l'ouvrage date seulement de 1983) de la prise de conscience linguistique calédonienne, par des auteurs calédoniens. C'est donc avec beaucoup de plaisir et d'intérêt que nous avons utilisé ce document qui nous a encouragée à approfondir la recherche sur la langue française calédonienne. Les auteurs de cet ouvrage présentent en effet, au travers d'un lexique différentiel à vocation plutôt humoristique, un aspect tout à fait authentique de l'âme du Caillou, comme disent les Calédoniens en parlant du pays.
Toutefois, ces travaux ne constituent pas un véritable travail lexicographique d'inventaire et nous laissent rêver à la vaste entreprise d'un inventaire différentiel du français de Nouvelle-Calédonie, travail dont nous proposons ici un échantillon.