INTRODUCTION

Le terrain

  • présentation géographique

    L'archipel constitué par la Nouvelle-Calédonie et les Îles Loyauté est un territoire d'Outre-Mer français de 19000 km2 situé aux antipodes de sa métropole, dans l'océan Pacifique sud, entre le tropique du Capricorne et l'équateur. Deux mois de navigation, une trentaine d'heures d'avion, dix heures de décalage horaire, et 17 000 km séparent Nouméa de Paris. Les voisins les plus proches sont anglophones: l'Australie et la Nouvelle-Zélande se trouvent respectivement à 1 800 et 1 700 km. En termes de géographie humaine, la Nouvelle-Calédonie fait partie de la Mélanésie.

  • présentation historico-linguistique

    La Nouvelle-Calédonie est un pays dont l'histoire démographique et l'histoire linguistique sont très étroitement liées: après sa découverte en 1774, les commerçants australiens et asiatiques puis les missionnaires polynésiens et anglais y établirent les premiers contacts avec la population indigène mélanésienne (la langue de communication étant alors un pidgin anglo-mélanésien, le bichelamar); la prise de possession par la France en 1853 entraîne la venue d'immigrés de tous horizons, population pénale de la colonie pénitentiaire de “la Nouvelle”, et population libre de la Réunion, d'Europe, d'Australie (le français, l'anglais et le bichelamar étant alors en concurrence), puis, dès l'implantation de la colonie de peuplement à la fin du XIXe siècle, de France (agriculteurs puis, au XXe siècle, fonctionnaires), mais également d'Asie, d'Indonésie et de Polynésie (contractuels), ainsi que d'Indochine et d'Afrique du Nord… La mosaïque ethnique qui en résulte se retrouve sur le plan linguistique: le français, langue maternelle des Européens et d'un nombre croissant de membres d'autres communautés ethnolinguistiques, langue seconde de la population kanak et des populations immigrées, coexiste avec vingt-huit langues kanak, ainsi qu'avec le tahitien, le wallisien, le javanais, le vietnamien, le bichelamar, et subit aujourd'hui encore l'influence de l'anglais… L'usage du français, langue officielle, langue d'enseignement et langue véhiculaire, s'inscrit dans un continuum allant du français standard au basilecte local, créole parlé seulement par deux mille locuteurs, en passant par des formes plus ou moins déviantes (mésolectes).

    Ce sont les “formes déviantes” mésolectales qui font l'objet de notre étude.

  • présentation démographique

    “La Nouvelle-Calédonie comptait 164173 habitants au 4 avril 1989: une population marquée notamment par la coexistence de plusieurs ethnies d'origines, d'effectifs, de structures et de caractéristiques différents (…) La population de la Nouvelle-Calédonie est, malgré de nombreux métissages, une juxtaposition de plusieurs groupes ethniques d'origines et de caractéristiques différentes.” (INSEE première 41, 1).

    Quelques chiffres:

    Parmi ces 164173 habitants, on comptait en 1989:

    La recherche

  • les objectifs

    À l'heure des études sur les français “non standards”, les français “périphériques”, les travaux concernant les régions océaniennes sont peu habituels, alors que la proportion de francophones y est l'une des plus fortes au monde (65 %), loin devant l'Afrique (10 %) ou les îles de l'océan indien (13 %) - selon les chiffres de la Lettre de la francophonie (n°9, 1990).

    C'est avec un intérêt accru par l'aspect encore vierge du terrain néo-calédonien, que nous avons entrepris notre recherche. Au début de notre parcours d'observation, il y a six ans, nous avions postulé l'existence effective d'un “français calédonien”, sur la base empirique de notre propre vécu linguistique, et bien sûr des travaux déjà accomplis sur le sujet: nous avions alors effectué une description phonétique ainsi qu'une approche préliminaire de l'étude lexicale.

    Notre thèse doctorale, soutenue en 1992 et intitulée “Étude des particularismes lexicaux du français écrit et parlé en Nouvelle-Calédonie: approche polylectale” est à la base du présent ouvrage: elle se propose, par l'approfondissement de l'étude lexicale, de cerner l'existence de cette variété de français, sa vitalité, son extension, son usage, ses propriétés sociolinguistiques. Son objectif immédiat est la description, sur le plan lexical, d'un échantillon de corpus (oral et écrit) de la variété régionale calédonienne du français, cela d'un point de vue non normatif, différentiel par rapport au français “standard”, et selon une approche polylectale. Nous envisageons donc l'objet d'analyse selon un point de vue mixte (de l'intra-linguistique au sociolinguistique), menant l'analyse des particularités lexicales selon un point de vue nouveau, l'approche polylectale: notre observation prend ainsi en compte non seulement les déviances du lexique par rapport au “français de France”, mais également les multiples usages du vocabulaire, des plus académiques aux plus triviaux (le registre “vulgaire” méritant sur ce terrain une mention particulière que lui valent les phénomènes constants de banalisation des termes insultants ou frappés de tabou (2)) ainsi que l'usage du français calédonien comme variété de langue intercommunautaire.

    Le présent ouvrage rend compte de l'essentiel de notre travail d'inventaire, soit une sélection des entrées les plus courantes. Soulignons qu'il s'agit d'un travail prédictionnairique, répertoriant des lexies considérées comme des variantes calédoniennes par rapport au français dit standard. Ces lexies n'étant pas forcément d'un usage exclusivement calédonien, la confrontation avec les inventaires concernant d'autres régions francophones sera des plus intéressantes (voir ci-après “Bilan de l'analyse lexicographique”). Au travers de ces articles de type lexicographique, nous révélons une facette de la francophonie océanienne, bien vivante mais souvent mal connue…

  • les éléments de base

    Les différents éléments de la recherche se présentent ainsi:

  • Notre approche polylectale est soutenue par un corpus composé de documents hétérogènes, écrits et oraux, représentatifs des différents usages de la langue: ouvrages littéraires (recueil de Littérature calédonienne - revue Nyx 5; ouvrage de J. Barbançon, 1988, auteur calédonien; roman de J. Sénès, 1987, auteur métropolitain employant un nombre étonnant de particularismes dont nous pouvons certifier l'authenticité en tant que locutrice native, etc.), manuels scolaires (par exemple, Lectures calédoniennes, Barre, 1978; Écologie, CTRDP, 1987), presse (quotidien Les Nouvelles, journal Bwenando, etc.) bandes dessinées de B. Berger (1989 à 1991), albums d'histoires pour enfants (par exemple, Nicko…, Sebban, 1984), textes parodiques des comiques locaux (Ollivaud, 198?, Valéry, 1989, Lewis, 1990), conversations spontanées, etc.

  • Un “corpus de référence”, constitué d'un ensemble d'usuels, reflets du français standard (Le Petit Robert), et plus largement du français hexagonal (Dictionnaire du français non conventionnel, Cellard et al., 1991, Dictionnaire du français parlé, Bernet et al., 1989, Dictionnaire des expressions et locutions, Rey et al., 1991, etc.), est utilisé systématiquement pour sélectionner les particularismes. La nécessité méthodologique d'un corpus d'exclusion ne fait aucun doute, mais les problèmes théoriques posés par cette pratique ne peuvent être occultés: nous les avons donc compensés par cet élargissement du corpus “standard” à un corpus “hexagonal”.

  • Des enquêtes de terrain effectuées en deux temps (juin-septembre 1990 et 1991) et menées selon le principe polylectal, c'est à dire dans des milieux ethnolinguistiques, socioprofessionnels différents et dans diverses tranches d'âge, permettent d'une part de vérifier auprès des locuteurs les hypothèses émises à partir de notre expérience linguistique de locutrice native, sur l'existence et les marques d'usage de chaque particularisme, d'autre part d'enrichir notre étude de nouveaux éléments (la première enquête a permis une vérification des termes recueillis par dépouillement de documents écrits, et la récolte de nouveaux particularismes, surtout oraux; la deuxième, la vérification de ces derniers, et l'examen de problèmes plus fins).


    Bilan de l'analyse lexicographique

    Deux types d'usages peuvent être distingués dans notre inventaire: d'une part un lexique général courant, langue du quotidien, des conversations, d'autre part un lexique étroitement lié aux realia, dont la vocation est précisément de nommer les éléments de l'environnement, tels que végétaux et animaux. Lié à l'écologie et aux modes de vie locaux, le lexique du français calédonien comporte des analogies avec des vocabulaires francophones en usage dans d'autres régions du monde aux realia similaires: en effet, un même référent peut par exemple appeler un même néologisme métaphorique (“perroquet”: poisson de la famille des Scaridés appelé ainsi en raison de ses couleurs, dans le Pacifique comme en Afrique); de plus, la population parcourant les pays chauds (fonctionnaires, militaires…) transporte le lexique d'une région à l'autre - le “cram-cram”, du wolof xam-xam, est la même graminée (Cenchrus echinatus) en Nouvelle-Calédonie et en Afrique noire. La confrontation avec d'autres inventaires concernant d'autres espaces francophones, en particulier ceux des autres régions du Pacifique (Tahiti, Vanuatu, etc.) puis ceux de l'océan indien et de l'Afrique, prochaine étape de notre parcours de recherche, devrait donc être fructueuse et permettre de dégager le fonds lexical du “français océanien” puis celui d'un “français du sud” ou “français des pays chauds”, dispersé sur toute la surface du globe